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Théâtre en Normandie

Articles récents

Vincent Dumestre et Guillaume Lamas : Des horizons lointains qui ne sont pas chimériques

18 Juillet 2017 , Rédigé par François Vicaire

Même si c'est une évidence, on ne dira jamais assez combien le « Poème Harmonique » est une des valeurs parmi les plus sûres qui font la réputation culturelle de la Normandie.

En quelques années qu'il y est en résidence (déjà 15 ans!), Vincent Dumestre a déployé une activité qui porte à un très haut niveau de rayonnement une action dont la région bénéficie d'une manière si évidente qu'elle en devient naturelle.

Pourtant un rapide tour d'horizon permet de se convaincre de l'impact international du « Poème ».

Ainsi, cette année le coup d'envoi a été donné à Cracovie pour le prestigieux « Festival Misteria Paschalia » dont Dumestre était le grand ordonnateur et au cours duquel le « Poème » donna le « Selva orale e Spirituale » de Monteverdi, « Il Terremoto », d'Antonio Draghi et trois des neufs  « Leçons des Ténèbres » de Jean-Baptiste Gouffet. S'en suivra une tournée dans les plus belles maisons d'opéra de Chine :  Shangaï, Pékin , CantonLanzhou, puis au Japon à Tokyo et à Kobé. Enfin, à la rentrée va se mettre en place une tournée à Mexico et au monumental Festival Cervantino de Guanajuato avec une anthologie consacrée à l'exotisme oriental dans ce qu'il a déterminé dans le goût musical français et européen au XVIIe siècle.

Ce sera ensuite une tournée aux USA (San Diego, Boston, Milwaukee..) et au Canada (Quebec, Montreal…).

Au milieu de toutes ces « réjouissances », s'insère la programmation à la Chapelle du Lycée Corneille qui est le manifeste le plus évident de l'opportunité  artistique normande de Vincent Dumestre et de son équipe.

Et l'Opéra dans tout cela ?

« Le Poème Harmonique » y a eu longtemps droit de cité avec des productions somptueuses qui ont fait – et font encore – date : « Cadmus et Hermione », un très remarquable « Bourgeois » dans une mise en scène de Benjamin Lazar, le « Carnaval baroque », « Egisto », « « Dido et Acneas ». Autant de bonheurs rares qui donnaient à l'Opéra de Rouen une place privilégiée dans le domaine du théâtre baroque. Depuis, le rideau de scène ne s'est plus relevé pour Vincent Dumestre si ce n'est cette année pour une « petite forme » pour les enfants, « La mécanique de la générale » qui ne sera pas vraiment à la mesure de l'importance ni d'une maison qui se dit « d'opéra », ni de l'Ensemble

C'est un peu comme si le fait de s'être installé à Corneille interdisait à Dumestre de présenter ses productions à l'Opéra de Rouen alors que celui-ci programme à la Chapelle des concerts baroque qui font un sort à la réciprocité de bonne compagnie qu'on pouvait attendre. Question d'élégance !

Une procédé tout à fait étrange qui remet en cause le partage des genres sur lequel Loïc Lachenal, le nouveau directeur de l'Opéra de Rouen, va pouvoir se pencher dès son arrivée.

Un état de fait d'autant plus dommageable pour Rouen que « Le Poème Harmonique » est en train de mettre en place le « Phaéton » de Lully pour le gigantesque et prestigieux Opéra de Perm en Russie (800 salariés, 2 orchestres, 2 choeurs, dirigé par le grand chef Teodor Currentzis). Le spectacle, mis en scène par Benjamin Lazar, est une coproduction avec l’Opéra Royal de Versailles  où il sera présenté ensuite.

Rouen devra attendre des jours meilleurs pour en profiter.

Mais pour l'instant, c'est Caen qui a le privilège de recevoir le « Poème ».

Guillaume Lamas vit ses dernières heures de direction à l'Orchstre Régional de Normandie avant de rejoindre l'orchestre national de Lyon. Il part sans trop savoir ce que va devenir cette formation qu'il a porté à un très haut niveau de notoriété. La seule chose que l'on sache, c'est …. qu'il ne sera pas remplacé.

En effet, les institutionnels envisagent de fondre en une seule structure les musiciens de l'orchestre de l'Opéra de Rouen et ceux de l'Orchestre Régional de Normandie. Sous quelle forme ? Selon quels critères et quelle philosophie ? Nul ne sait. Pour l'instant la saison 2017/2018 a été construite par Lamas selon une formule très élargie qui permet d'ouvrir au maximum les oreilles des bas-normands (et accessoirement des « hauts ») et donnent aux dix-huit musiciens de l'orchestre l'occasion d'aborder tous les genres. C'est ainsi qu'ils ont découvert – si cela était utile ! - la musique baroque avec Vincent Dumestre pour un projet construit autour de la personnalité de Paolo Lopez, un jeune sopraniste qui possède une voix très étonnante et qui fut la doublure de Philippe Jaroussky, pour le « Il Santo Alessia » avec les « Arts Florissants ». Le programme suit les oeuvres que le célèbre Farinelli a pu chanter dans sa vie. On aura donc l'occasion d'entendre, à l'occasion d'une tournée à Arcachon, à Livarot et à l'abbaye de Lessay des oeuvres de Porpora, Giacomelli, ou de Farinelli lui même (sous son vrai nom, Broschi) qui éclaireront quelques uns des mystères du Naples cher au Porporino de Dominique Fernandez.

nos photos :

Vincent Dumestre, Guillaume Lamas, Paolo Lopez et les musiciens de l'ORN

Vincent Dumestre et Guillaume Lamas

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Jacqueline Caffin : la « Dame de Mortemer »

11 Juillet 2017 , Rédigé par François Vicaire

Il y a des coups du sort qui se transforment en coups de cœur !

En effet, quand Max et Jacqueline Caffin achetèrent le beau château de Fleury-la-Forêt (devenu depuis un délicieux Musée des poupées) pour en faire – le croyaient-ils, alors - leur résidence privée, ils ne se doutaient pas qu'à quelques encablures de là, dans la forêt de Lyons, les fantômes de l'abbaye de Mortemer leur faisaient déjà signe et allaient changer une grande partie de leur vie.

Il faut dire que ce lieu, tombé dans l'oubli même si son propriétaire y organisait des visites sporadiques, avait de quoi exciter des ambitions assez cartésiennes pour les inciter à se lancer dans son sauvetage et en même temps suffisamment aventureuses sur le plan de l'esprit pour faire de ce lieu qui avait connu des heures prestigieuses le point de rencontre de l'imaginaire et de l'histoire.

Il y a l'Histoire tout d'abord … celle qui se rattache aux péripéties anglo-normandes que secouèrent la France.

Henri 1er Beauclerc, un des fils de Guillaume le Conquérant, avait son château à Lyons-la-Forêt et, surtout, une fille Mathilde qu'il maria toute jeune à l'Empereur d'Allemagne. Sa succession semblait assurée par un fils qui disparut dans ce qu'il est convenu d'appeler le naufrage de la « Blanche Nef » au cours d'une de ses nombreuses traversées entre la Normandie et la France.

Peu de temps après, Mathilde devenue veuve revint à Mortemer à la demande de son père puis épousa un Plantagenet. Cette maîtresse femme eut un fils, le futur Henri II, et batailla ferme pour lui préserver ses droits sur les royaumes de France et d'Angleterre. Sans y parvenir, elle sera quand même un des éléments majeurs d'une unité « introuvable » qui aboutira à placer les Plantagenêt parmi les premiers de la dynastie anglaise et fera d'elle la grand-mère du fameux Richard-coeur-de-Lion.

Mathilde gardera toujours à Mortemer une attention sans défaut et y séjournera fréquemment.

Et c'est là où la légende prend le pas sur la réalité tout en y collant étroitement.

Depuis toujours, en effet, il se disait que le fantôme de « l'Emperesse » continuait de courir dans les ruines et avait été rejoint par ceux des cinq moines qui furent assassinés dans le cellier du monastère sous la Révolution.

Max et Jacqueline Caffin, en prenant possession des ruines de cette abbaye cistercienne démantelée à la révolution et toute bruissante des traditions orales qui se perpétuaient sous les frondaisons de la forêt, trouvèrent les ingrédients permettant à l'imaginaire et aux éléments les plus authentiques de l 'Histoire de représenter un potentiel qui pouvait redonner à Mortemer l'oubliée, un peu de son lustre d'antan et surtout celui qui permettrait à sa nouvelle vocation de s'épanouir.

Des perspectives que les Caffin en s'en portant acquereurs évaluèrent très vite et s'employèrent avec une obstination éclairée à développer.

Mortemer étant Monument Historique les ruines de l'abbaye et le beau bâtiment conventuel étaient dans un état relativement satisfaisant mais il fallait tout refaire au niveau de son histoire (sans parler de la totalité des toitures dont le réfection prit plusieurs années) et redonner une signification à un site admirable.

C'est par le théâtre, par le texte, par la connaissance profonde qu'elle a de ce lieu unique et qu'elle a acquis au fil des découvertes que Jacqueline Caffin a trouvé les moyens de faire de Mortemer un lieu de rencontre, de loisirs et de rêve. Elle a eu la chance de rencontrer un jour Vytas Kraujelis, véritable homme-Protée de Mortemer qui monte, met en scène, crée les costumes et règle les combats pour des spectacles qui sont à chaque fois une véritable plongée dans l'Histoire de Mortemer.

Cela fait des années maintenant que le duo Caffin/Kraujelis concocte des manifestations qui, au fil des années, déploient de nouvelles performances racontant l'histoire de l'abbaye et celle des personnages – en particulier Mathilde – qui la hantent. A travers des fastes médiévaux ou populaires qui reviennent cet été, c'est l'histoire de Mortemer qui resurgit des brumes du passé grâce à des rendez-vous qui flirtent entre la vraisemblance et le supposé: le premier, les samedis 15 et 22 et les dimanches 16 et 23 juillet, à 16 heures, consacrés à l'histoire de « Mathilde l'Emperesse », le second les lundi 14 et mardi 15 août, toute la journée avec des fêtes médiévales données à la gloire de Mathilde et, enfin, le troisième qui entraînera les spectateurs pour une nouvelle création dans laquelle les fantômes peupleront les nuits de Mortemer le samedi 16 août et les samedis 2, 9, 16 et 23 septembre à partir de 21 heures.

Et pour être encore plus près du personnage de Mathilde, le spectacle qui lui est consacré sera donné le 29 juillet à 16 heures sur le parvis de la cathédrale de Rouen à l'intérieur de laquelle une plaque rappelle que « l Emperesse » y est enterrée sans que l'on sache où pouvait être sa sépulture. Mathilde continue, par delà la mort, d'entretenir son mystère.

Ainsi, du musée des fantômes et des légendes en passant par la visite des appartements qui retracent les grandes lignes de histoire de l'abbaye, en flânant dans le beau parc dont les ruines forment un décor somptueux et en allant jusqu'aux étangs où il est possible désormais de se livrer aux joies de la pêche à la mouche, ce lieu magique offre des ressources d'animations et de bonheurs divers sur lesquels veille Jacqueline Caffin, véritablement nouvelle « dame de Mortemer ».... et ce n'est pas un fantôme !

 

Pour en savoir plus : www.abbaye-de-mortemer.fr

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Avec Thomas Rollin, les délices rouennaises de l'amour masqué

4 Juillet 2017 , Rédigé par François Vicaire

Quand Patrice Quéréel est décédé en 2015, les amis de ce « trublion poétique » qui avait fait de Rouen son champ d'exploration favori, ont organisé une longue déambulation dans les rues qu'il avait lui-même arpentées en exerçant le regard aiguisé et souriant d'un promeneur égaré dans ses rêves et pourtant bien ancré dans la réalité des choses.

Observateur souriant et attentif, fils spirituel de Marcel Duchamp, chantre du surréalisme et, surtout, amoureux inconditionnel de sa ville, Quéréel tenait une place particulière dans le paysage rouennais.

Pas étonnant qu'il ait fait des émules et qu'il continue de déclencher les tentations d'aller dans ses pas pour prolonger un parcours initiatique qui ouvrait les voies de la liberté à un imaginaire sans cesse en mouvement.

C'est en quelque sorte ce à quoi s'est attaché Thomas Rollin. Prenant pour base de référence son « Rouen érotique » et s'en inspirant très librement, il a construit un itinéraire qui traversera la ville et entraînera le public dans une « errance organisée » qui aura pour but d'aller à la rencontre des symboles affichés ou dissimulés du « Rouen libertin ».

Pour peu qu'on soit curieux, on peut en trouver des témoignages qui se cachent aux détours des rues, des immeubles dont les frises révèlent les polissonneries d'angelots délurés ou des symboles phalliques qui se dissimulent dans les sculptures de la cour d'honneur du Palais de Justice, voire dans les gargouilles de la cathédrale.

Thomas Rollin, Sophie Caritté, Nadia Sahali et à la guitare Evrard Moreau vont inviter les 28 juillet et 4 août les touristes et les rouennais qui ne sont pas partis en vacances à une promenade interdite quand même aux moins de 12 ans!. Elle partira du Palais de Justice pour aller vers la rue des Fossés Louis VIII, la rue du Petit-mouton en passant par la place des Carmes, histoire de saluer Flaubert, en passant, déambulera dans la rue Eau-de-Robec pour finir au bord de la grande fontaine du parc de l'Hôtel-de-Ville et, pourquoi pas, dans les fourrés propices aux délices des amours masquées.

Tout cela, bien sûr, restera dans les limites d'un imaginaire alimenté par des textes de Flaubert, de Maupassant, de George Sand, de Molière et de quelques autres auteurs inspirés par les délicieuses transgressions de la morale et aussi de chansons qui viendront ponctuer les étapes de ce charmant prétexte à mieux connaître la ville.

Organisé par « Le Safran » sous l'égide des services du Patrimoine de la Métropole, ce parcours poético-érotique est susceptible de réveiller les ardeurs caniculaires de l'été... du moins on l'espère.

 

Les vendredis 28 juillet et 4 août à 20 heures – Entrée (ô combien libre) devant le Palais de justice.

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"Bohème" à l'Opéra de Rouen ; du charme mais pas d'émotion

9 Juin 2017 , Rédigé par François Vicaire

Il faut dire les choses comme elles sont : ce sont les vieilles recettes qui marchent le mieux.

La preuve en est avec cette série de « Bohème » que l'on n'avait pas entendue à Rouen depuis une bonne dizaine d'années et qui remplit les salles à défaut de les combler d'aise.

 

Hier jeudi, en prime, l'Opéra de Rouen s'est offert le luxe d'une alerte qui a obligé les spectateurs à piétiner allègrement sur le parvis pendant près d'une heure.

En définitive, il semble bien que l'affaire se soit résumée à un problème lié à la maison.

Des invectives venues des balcons et des envois de tracts lancés sur la salle et dont les propos diffamants ne permettent pas qu'on les développe ici, laissaient penser que la représentation pouvait souffrir de malencontreuses perturbations... d'où la sage précaution de résoudre le problème avant qu'il ne dégénère. Tout ayant été, pour un temps, réglé en interne Mimi et Rodolphe purent en toute tranquillité mener leurs amours difficiles.

En toute tranquillité est le terme adéquat car ce spectacle s'en tient à une bonne tenue d'ensemble mais ne provoque pas d'emballements excessifs. Il est sans éclat particulier, avec une distribution honnête, sans plus. La mise en scène de Laurent Laffargue, quant à elle, ne peut résister à la mode qui exige de déplacer dans le temps des actions qui sont pourtant si à l'aise dans celles pour lesquelles elles sont faites.
L'exercice n'est pas nouveau et dans le cas présent, l'audace est bien mince et le procédé fait mouche. Une machine à écrire, une antenne de télévision trônant à l'avant-scène pour faire croire que l'on est sous les toits (au cas où l'on aurait pas compris !), quelques néons sur la façade d'un cabaret dans le tableau de l'octroi, des écrans-témoins qui escamotent le défilé chez Momus (bien confus musicalement) ne font pas une mise en scène mais une illustration un peu béotienne et sans réelle logique.

Les personnages, eux, sont mieux traités dans la mesure où la musique, pour laquelle Leo Hussain fait chanter admirablement son orchestre, imprègne cette œuvre pétrie de sensibilité et de lyrisme. Puccini était et reste un magicien. La beauté de sa mélodie, la richesse de son orchestration, cet art incomparable qu'il a de faire chanter sa partition est d'une telle cohérence musicale et dramatique qu'elle emporte sur son passage toutes les réserves qu'on pourrait émettre surtout dans ce dernier acte qui a fait pleurer des générations. En dépit de tout, des ans qui passent et des expériences qu'on lui fait subir, « Bohème » continue d'émouvoir.

Mais pour cela, il faut une distribution qui soit à la hauteur des émotions que l'on attend d'elle. Celle réunie à Rouen est d'un niveau sympathique mais, à quelques exceptions près, ne fait pas passer un véritable rayonnement lyrique.

Dès le premier acte, redoutable pour les chanteurs, les deux airs de bravoure donnent la mesure et les limites des interprétations de Rodolphe et de Mimi. Le premier, Alessandro Liberatore, possède un beau timbre qui ne perdrait rien à être plus percutant et, surtout, ses aigus assez courts et d'une certaine dureté enlèvent toute séduction à son chant. Quant à la Mimi d'Anna Patalong, elle a du charme et de la sensibilité, mais souffre d'un problème persistant de justesse qui vient d'un mauvais placement de voix et d'une absence évidente de style.
Il faut attendre les seconds rôles pour retrouver un peu de cet allant qu'insuffle naturellement la partition de Puccini. La Musette d'Olivia Doray a une très jolie voix, bien placée avec de beaux aigus mais la visualisation qu'on en donne va à l'encontre de son personnage. Musette, excusez-nous du terme, n'est pas une pute mais une cocotte.... une subtile nuance que les fantasmes du metteur en scène n'ont pas su distinguer et qui tuent totalement la si merveilleuse scène des retrouvailles avec Marcel. Et puisque nous parlons de Marcel disons qu'il s'affirme avec Yuri Kissin dont la « défroque » était remarquable, les deux véritables belles voix de cette distribution. Avec le Schaunard, solide et très en place, de Mikhael Piccone, ils forment un trio qui anime avec intelligence une mise en scène aux audaces approximatives comme l'indigne intermède relevant d'un raccoleur numéro de cabaret qui casse la progression dramatique entre « la barrière d'Enfer » et la mansarde..

A noter, avec la participation des choeurs celle, très bien venue, des jeunes de la maîtrise du Conservatoire.

En définitive, cette « Bohème » souffre d'une cruelle absence de lyrisme. Elle charme un peu sans émouvoir beaucoup... alors que c'est l'émotion qui fait le charme incomparable de Puccini.

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De Lalande au « Poème Harmonique » : la grandeur et l'intériorité

2 Juin 2017 , Rédigé par François Vicaire

La fin de saison rouennaise du « Poème Harmonique » se termine en majesté !

Concert chez la Reine, concert dansé chez le roi et, tout dernièrement, déroulement des pompes spirituelles telles que le XVIIème les sublima dans la rigueur d'une réflexion qui répondait en même temps aux exigences versaillaises.

De Lalande est le musicien qui représente le mieux cette somptueuses alternative qui imprégnait un siècle où le monarque voulait mettre en accordance l'humilité et la grandeur.

Laissant à Lully le bénéfice des productions spectaculaires, Lalande au contraire fut le serviteur fidèle et discret d'une illustration plus intérieure au nom d'une spiritualité qui contrebalançait les fastes de la comédie-ballet.

Louis XIV en fit son musicien favori, lui laissant le champ libre dans sa manière d'accompagner ses offices (et même ses musiques « de table »), d'où une succession de motets et de pièces de circonstance qui échappaient à la théâtralité du temps et rejoignaient des préoccupations plus directement religieuses.

Le concert que Vincent Dumestre proposait à la Chapelle Corneille, prolongement de celui qu'il avait présenté en avril au festival de Cracovie avec le même programme, résumait parfaitement cette dualité entre les intentions intimes de l'assistance, et surtout du Roi et la manière de les transmettre au cours des offices.

Un programme historique puisque les deux premiers motets qui ouvraient le concert n'avaient pas été donnés en public depuis leur création. Ces deux « raretés » se complétaient de deux pièces majeures démontrant les courants musicaux qui traversaient le siècle. D'un côté, un « Magnificat » dont les beautés altières, interprétées en faux-bourdon, ne sont pas sans se rapprocher de ses « Ténèbres ». Irradiant la chapelle de résonnances surgissant des hauteurs de la Chapelle dans une grandiose quadriphonie, cette grand pièce méditative, mettait en valeur, une fois de plus et définitivement, la qualité des lieux et les ressources dont ils disposent. Pour lui répondre, le grand « Te Deum », parmi les plus connus et l'un des plus joués dans l'immense production de De Lalande, éclatait sous les voûtes et, par son ampleur et la qualité de son interprétation, affirmait la prédominance d'un style monumental auquel il lui fallait sacrifier tout en confiant aux solistes de grandes plages d'émotion pure. Emanuelle de Négri, Dagmar Saskova, Sean Clayton, Cyril Auvity et André Morsch firent valoir cette subtilité du chant baroque qui, tel qu'il est restitué, reste fidèle au style de son époque dans l'utilisation des timbres mais sait aussi dépasser son formalisme pour atteindre, et c'était sensible dans certains passages du « Te Deum » à une grande modernité.

Vincent Dumestre avait mobilisé pour la circonstance une impressionnante formation qui réunissait la masse orchestrale du « Poème » et l'admirable ensemble « Aedes » préparé par Mathieu Romano.

Passionné, précis et sensible, il porta avec un allant remarquable cette triomphante phalange dont la grande cohésion et la qualité intrinsèque sont le fruit d'un travail exemplaire de recherche et d'initiation .

Cela dit, il n'est pas inutile de rappeler que la résidence en Normandie du « Poème » ne se contente pas d'organiser des concerts et quand on lui en donne les moyens de monter des opéras. Il poursuit également un travail suivi auprès de jeunes des Hauts-de-Rouen qui, grâce à lui, découvrent non seulement la musique mais la manière de la servir et de la prolonger dans la pratique d'un instrument. On pourra en mesurer les résultats au cours du concert de fin d'année de l'école harmonique, mardi prochain à 16 heures et 19 heures à la Chapelle.

En quelque sorte le creuset des bonheurs à venir.

 

Notre photo : le « Poème » au festival de Cracovie - photo de Attila Nagy

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« Qui suis-je ? » : une passionnante ébauche de réponse par Yann Dacosta

31 Mai 2017 , Rédigé par François Vicaire

En général, la « cuisine » interne d'un spectacle échappe aux spectateurs et c'est une bonne chose qu'ils ignorent tout des secrets de son élaboration.

Mais, il y a, comme dans tout, des règles qu'on peut transgresser et c'est une démarche que Yann Dacosta affectionne et qu'il a mise en application cette semaine.

Il y a chez lui comme une manière de mettre à nu son travail et de démonter, à travers des « maquettes » préliminaires, les rouages des productions qu'il met en scène.

C'est un exercice qui relève de l'initiation surtout quand il s'adresse à un jeune public dont la curiosité est aiguisée tout autant par les textes, le plus souvent contemporains, qu'il découvre que par les moyens mis en œuvre pour parvenir jusqu'à eux.

Le « Qu'y suis-je » de Thomas Gornet est exemplaire de cette démarche intellectuellement généreuse.

Le travail réalisé en amont par le « Chat Foin » était ainsi présenté à la Chapelle Saint-Louis devant des « regards amis » mais surtout devant des élèves de troisième qui ont pu, d'une certaine manière, prendre leur part des attentes contradictoires qui traversent l'adolescence et qui forment l'argument de la pièce.

L'histoire se déroule dans le vestiaire d'un établissement scolaire. Lieu de rencontre entre copains mais aussi espace de solitude ou de trouble que l'amitié seule ne parvient pas à combler.

Dans cet environnement « survitaminé » où des jeunes gens se cherchent et jaugent leur propre personnalité ou leur propre faiblesse en se lançant des défis réciproques, il y a ceux qui s'affirment et d'autres qui au contraire en viennent à se poser la question fondamentale du « Qui suis-je ? »

Sur ce thème essentiel, Thomas Gornet a construit une histoire dans laquelle les attentes, les doutes, les espérances et les non-dits engagent les comportements de toute une vie.

C'est sensible, d'une grande justesse de ton et d'une pudeur absolue. La pièce se déroule entre trois comédiens qui endossent plusieurs personnages à l'exception du héros principal autour duquel viennent se fracasser les lazzis et les brimades.

Pour présenter cette ébauche de spectacle, la proposition de Yann Dacosta s'est répartie entre deux postulats. D'un côté, il y a la pièce en devenir qui prend progressivement sa réalité à l'aide d'éléments de décors et dans des lumières qui sont encore en devenir et de l'autre une lecture dans laquelle les mots prennent leur sens sans le secours de la scénographie.

Dans ce double exercice, les comédiens naviguent entre la réalité de la scène et l'exercice préparatoire du texte avant d'entrer dans le jeu lui-même. On y retrouve Manon Thoret dont on connaît déjà la pertinence (on l'a vue, entre autres, chez Thomas Jolly) et deux nouvelles personnalités qui sont d'heureuses révélations, du moins, pour la Normandie. Il s'agit de Côme Thieulin qui fait valoir une belle sensibilité dont les fragilités viennent se heurter à la solide présence, quasi animale, de Théo Costa Marini.
La mise en scène s'appuie pour une grande part sur la projection des dessins de Hugue Barthe et la scénographie de Grégoire Faucheux. D'après ce qu'on peut en juger dès maintenant, l'ensemble baigne dans un climat où les lumières et les jeux d'ombres habillent un univers dépouillé qui laisse aux comédiens toute latitude pour s'investir avec passion et enthousiasme dans ce qui sera un beau message de tolérance et d'espoir, pour tous ceux qui cherchent une réponse à ce « Qui suis-je ? » qui les taraude.

Réalisé avec le soutien de « La Rotonde » à Petit-Couronne, « Qui suis-je ?»  est co-produit par Dieppe Scène Nationale, le Rive-Gauche, L'Etincelle et l'Atelier des Spectacles à Vernouillet et sera présenté au Rive-Gauche les 15 e 16 mars 2018

Photo : Arnaud Bertereau - Agence Mona

 

 

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Le « Molière » d'Emmanuel Noblet : la consécration

30 Mai 2017 , Rédigé par François Vicaire

On l'attendait !

La nuit des « Molières » en a apporté une formidable confirmation en attribuant le prix réservé aux spectacles « Seul(e) en scène » à Emmanuel Noblet pour son extraordinaire interprétation de « Réparer les vivants ».
C'est une réussite personnelle qui vient récompenser un artiste qui cultive avec élégance la vraie discrétion des gens de talent.

« Réparer les vivants » n'est pas seulement la reconnaissance d'une performance mais aussi l'intelligence et la pertinence de l'adaptation du livre de Maylis de Kérangal et surtout sa mise en espace. Rien n'était simple dans cette entreprise et en premier la manière dont pouvait être traité le sujet si délicat de la transplantation cardiaque. Le livre fut une révélation et Emmanuel Noblet s'en empara immédiatement en remportant les droits d'adaptation que l'auteure lui confia sans restriction. Ce qui était déjà un tour de force en un temps où les sollicitations étaient nombreuses devant le succès du livre.

L'aventure commençait. Non seulement il fallait empoigner le sujet à bras le corps et lui donner une cohérence théâtrale mais ensuite faire en sorte que ce projet difficile à monter du fait même de sa conception puisse se réaliser. C'est avec l'appui du Centre Dramatique de Normandie et de David Bobée qu'il pourra aboutir. Lundi soir en recevant son prix, Emmanuel Noblet ne manqua pas de souligner combien cette aide et cette attention avaient été déterminantes dans une entreprise qui pulvérise aujourd'hui les records d'affluence.

Sans vouloir régionaliser à tout prix une réussite qui est avant tout nationale, on ne peut s'empêcher d'être un tantinet chauvin en notant que les dieux tutélaires qui ont veillé sur Noblet sont normands et plus encore rouennais.

Alors qu'il faisait des études de droit à Mont-Saint-Aignan, il découvrit le théâtre chez Nathalie Barrabé dont on ne dira jamais assez le rôle de révélateur qu'elle mène au sein de son école. Tout ira ensuite selon une progression professionnelle patiente, laborieuse, exempte de facilités, ponctuée de rencontres et d'expériences qui petit à petit permettront au jeune homme de construire tout à la fois une carrière et une personnalité.

Un passage au conservatoire de Limoges, puis à celui de Rouen avec Maurice Attias le mettront véritablement en selle (et en scène!). S'en suivront de multiples collaborations avec des compagnies rouennaises, entre autres, chez Yann Dacosta, Sophie Lecarpentier, Alain Bézu, avec Catherine Delattres pour « Poésie en Bray » qui ne laisseront pas passer un talent qui prenait de la densité au fil des aventures qu'on lui proposait, y compris au cinéma dans de petits rôles. Après une série de « Bourgeois » à la porte Saint-Martin avec François Morel dans une mise en scène par Catherine Hiegel, surviendra le choc, reçu en plein cœur c'est le cas de le dire, à la lecture de « Réparer les vivants ».

Avec l'appui du CDN, il se lancera dans une entreprise qui s'affirmera comme la révélation du festival d'Avignon et qui frôle maintenant les 300 représentations avec une reprise parisienne en automne au Petit Saint-Martin.

Lors de la remise de son prix, Emmanuel Noblet qui cachait mal son émotion, ne manqua pas de relever ce qu'il devait à Maylis de Kérangal qui lui avait immédiatement fait confiance en lui confiant l'adatation de son livre et à David Bobée et Philippe Chamaux qui, en produisant le spectacle, ont été les artisans d'une réussite dont ils peuvent à une juste titre prendre leur part.

Il ne reste plus maintenant qu'à attendre le « Beaumarchais » dont les résultats seront proclamés le 12 juin.

Jusque-là il faut attendre …. et croiser les doigts !

Photo Aglaé Bory

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« Vox Luminis » à la Chapelle Corneille : une rigueur sereine

30 Mai 2017 , Rédigé par François Vicaire

Les voix et la lumière !

Ces deux éléments s'adaptaient merveilleusement au concert de « Vox Luminis » donné dimanche matin à la chapelle du Lycée Corneille sous l'égide de l'Académie Bach.

L'Académie se plaît à échapper à son creuset originel d'Arques-la-Bataille pour favoriser sur le département, comme le dit Jean-Paul Combet qui en est l'âme, cet « incubateur de talents » qui s'emploie à démocratiser la musique ancienne et l'art baroque en direction de toutes les couches de la société et pour tous les âges. C'est un succès qui ne se dément pas depuis la création du festival en 1997 dont le rayonnement l'impose comme un des éléments de première grandeur de la vie culturelle normande.

Très judicieusement, et pour la première fois, la Chapelle s'ouvrait à la lumière du matin. C'était l'opportunité de lui offrir un éclairage particulier et de mettre en accordance la richesse des ors de son ornementation et la rigueur sereine de la pierre.

On ne dira jamais assez combien ce bel édifice est le réceptacle idéal pour accommoder l'élégance du cadre à la réflexion qu'il inspire.
Ce dimanche avec le concert de « Vox Luminis » c'est la rigueur qui prévalait.

Lionel Meunier qui anime cette admirable formation avait réuni pour la circonstance un certain nombre de motets composés par les nombreux membres de la famille Bach. Autour du cantor de Leipziz, on connaît surtout ses descendants alors que son antériorité familiale a été également d'une étonnante richesse.

Pour ce concert Lionel Meunier a retenu quelques uns seulement des exemples les plus significatifs d'une énorme production familiale.

Bien sûr, l'intérêt n'est pas toujours d'une égalité absolue. Les motets, œuvres de circonstance pour les office luthériens, répondent surtout à des nécessités de réflexion pour lesquelles les éléments musicaux passent au second plan. Mais cette succession de grandes pièces permet au choeur, à géométrie variable, de « Vox Luminis » de porter la grandeur spirituelle d'un dépouillement qui tient à la qualité des timbres et à celle, toute intérieure, des interprétations.

Un grand moment qui trouvera en quelque sorte son prolongement avec l'interprétation par « Vox Luminis » de la messe en Si de Jean-Sébastien en clôture du festival d'Arques-le-Bataille le samedi 26 août à 21 heures en l'église d'Arques.

Enfin rappelons que le festival Bach toujours à la chapelle Corneille et à 11 heures qui sont ses lieux et ses horaires de prédilection termine sa série consacrée au clavecin et au piano romantique, le dimanche 10 juin avec Rémy Cardinale qui interprètera des oeuvres de Chopin.

Photo : Wägner Csapo Jozsef

Tout le programme du Festival de Musique ancienne (du 22 au 26 août) sur

contact@academie-bach.fr

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« Feu la b(r)aise » le cabaret des amours qui passent

27 Mai 2017 , Rédigé par François Vicaire

L'amour peut-il résister à la durée?

Question fondamentale qui taraude les couples qui se connaissant depuis trop longtemps et qui n'ont plus grand chose à se dire si ce n'est distiller des vacheries qui trahissent les désillusions du temps et des amours qui passent.

Nathalie Grandet et Thomas Rollin ont tissé autour de ce thème éternel un spectacle musical qui décortique les situations et détricote le peu de souvenirs heureux que partagent encore deux êtres qui s'épuisent à courir après les illusions d'un bonheur perdu.

Pour ce cabaret doux-amer, ils ont fait appel à une série d'auteurs, de Gainsourg à Brigitte Fontaine en passant par Higelin, Boris Vian et d' autres, qui avaient tous quelque chose à régler avec leurs propres difficultés existencielles et c'est une excellente idée.

C'est drôle, bien venu et mené avec un sens de l'opportunité musicale et dramatique qui fait mouche.

Cela dit, Grandet et Rollin sont des êtres qui portent en eux trop de gentillesse naturelle, trop d'amour pour des personnages dont ils assument avec bonheur les pérégrinations sentimentalo-professionnelles à travers leurs variations pomologiques et leur « cabaret boucher » pour se montrer vraiment cruels avec eux.

D'ou une forme de tendresse à leur égard dont ils ne savent pas se départir et qui enlève une bonne part de férocité à un propos qui en définitive reste en-deça des règlements de compte attendus.
Mais après tout c'est un point de vue dans lequel l'optimisme prend le pas sur l'acrimonie, l'indulgence sur la dénonciation sans complaisance et le sourire sur la grimace.

Cette manière de jouer avec le clin d'oeil, de montrer qu'en amour – comme en désamour – les choses ne sont pas à prendre au sérieux plus qu'il ne faut, est un des charmes d'une promenade qui nous entraîne sur cet itinéraire des cœurs contrariés.

L'ensemble toutefois ne perdrait rien à se resserrer quelque peu et, peut-être, à se diriger vers une formule plus délibérément « cabaret » qui correspondrait mieux à son esprit « chansonnier » et à un déroulement construit comme une succession de sketchs.

Mais Nathalie Grandet qui susurre ses couplets avec un charme aux rondeurs vocales séduisantes et Thomas Rollin qui joue avec tous les avantages d'une nature à la fois enthousiaste et retenue mènent le jeu avec un bonheur qu'ils savent faire partager. Ils le font d'autant mieux qu'ils trouvent en Olivier Hue un support musical de grande qualité et une adroite scénographie de Stéphane Pillet.

Grâce à eux, les braises de la passion ne s'éteignent jamais tout à fait.... il suffit que le souffle chaleureux du public l'attise pour les faire repartir de plus belle.

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A l'Opéra de Rouen en 2017/2018 : de Mozart à Cherubini en passant par Bach et Offenbach

27 Mai 2017 , Rédigé par François Vicaire

Il y avait comme un petit air de nostalgie qui flottait à l'Opéra de Rouen pour la présentation de la saison 2017/2018 par Catherine Morin-Desailly et Frédéric Roels. Il était difficile qu'il en fût autrement. En effet, les usages veulent que le directeur d'une maison d'opéra laisse à son successeur une saison préparée à l'avance.

Même si le principe, est admis et prorogé par les habitudes et surtout par la raison – une saison ne se construit pas en trois mois de temps – il n'en reste pas moins vrai qu'en la circonstance des regrets planaient sur la présentation d'une programmation construite par un intéressé qui n'aura pas droit de regard sur elle.

Bref, c'est la dure loi du spectacle et le contenu primant  avant tout autre considération, il appartenait au directeur encore en exercice de dresser les grandes lignes d'un avenir qui ne lui appartient déjà plus.

Auparavant, comme il se doit, on parla finances pour se féliciter qu'elles soient restées stables même si le désistement du département de l'Eure creuse dans le budget un trou de 300.000 euros que sont venues compenser en partie les co-productions, les recettes, les ventes de spectacles et le mécénat

Cultiver les bonheurs à venir

Et Frédéric Roels de souligner que la maison tout le temps de sa direction s'était strictement tenue dans les cordes d'une gestion rigoureuse. C'est un point extrêmement positif dont Catherine Morin-Desailly ne pouvait que se montrer satisfaite, ce qu'elle ne manqua pas d'exprimer avec les regrets qui accompagnent généralement ce genre d'exercice de convenance.

Frédéric Roels ayant bien mis en évidence les impératifs d'une gestion qui l'oblige, comme la majorité de ses confrères, à adapter ses ambitions artistiques aux moyens dont il dispose, passa au vif du sujet en donnant les grandes lignes des bonheurs à venir.

On nous pardonnera de nous arrêter sur ce qui intéresse en particulier une maison d'opéras, c'est à dire la saison lyrique.

Elle est composée de sept productions si l'on y adjoint la Passion selon Saint-Jean qui n'entre pas à proprement parler dans le genre mais dont la conception avec des interventions parlées et une mise en images qui fait la part belle à la vidéo répond aux exigences d'un spectacle total dont il n'est pas évident que Bach en sorte indemne. Mais il faut voir et se préparer au pire en espérant le meilleur (le 14 avril à 20 heures et le 15 à 16 heures).

Parler autant que faire se peut à la jeunesse en cultivant de nouvelles couches de spectateurs est un véritable problème de survie pour l'opéra. D'où des initiatives qui se font de plus en plus nombreuses à l'intention des jeunes générations. « L'ébloui » qui sera présenté le 13 février à 20 heures répond à cette exigence. C'est un petit opéra dan lequel des comédiens-chanteurs, des musiciens et des marionnettes racontent le voyage initiatique d'un enfant qui a des trous noirs à la place des yeux et qui au fil des expériences et des découvertes va progressivement s'ouvrir au monde et à la lumière. C'est une féérie musicale destinée avant tout à un jeune public mais à laquelle les parents ne devraient pas rester insensibles.

Dans la préoccupation de s'adresser à tous les publics, « Le Barbier de Séville » (les 15 et 16 décembre à 20 heures et le 17 à 16 heures) sera donné dans un esprit participatif auquel Frédéric Roels est sensible. Le principe est de faire chanter au public – en l'y préparant à l'avance - quelques éléments des choeurs d'un ouvrage. L'idée est bonne mais le « Barbier » ne recele pas de grandes pages qui permettent ce genre d'expérience. A part le choeur des musiciens au premier acte et ceux des soldats au second et au dernier, il n'y a rien qui soit très exaltant. Cela dit l'ouvrage en lui-même est un feu d'artifice qui depuis sa création (à « L'Argentina » de Rome où ce fut un « bide » retentissant) fait exploser des gerbes d'inventivité musicale et vocale.

Dans le domaine de l'inventivité, Offenbach ne fut pas en reste. Père de l'opérette classique, il a commis également deux ouvrages se référant directement à l'opéra-Comique. On connaît « Les contes d'Hoffman »... on avait oublié « Fantasio » dont la partition avait disparu dans l'incendie de l'Opéra-Comique en 1887. Une version en a restitué les merveilles de fraîcheur et de musicalité et c'est Thomas Jolly, abandonnant pour un temps les fureurs shakespeariennes qui l'avait mis en scène pour la salle Favart et c'est cette version que sera présentée à Rouen. Une occasion de redécouvrir une œuvre rare et un metteur en scène qui se frotte, maintenant, à la mise en scène lyrique (vendredi 26 et mardi 30 janvier à 20 heures et le dimanche 28 à 16 heures).

Dans une saison qui se respecte on retrouve toujours un Mozart. Celui que propose l'Opéra de Rouen est le délicieux « Enlèvement au sérail » qui pour la circonstance se transforme en cabaret. Il est de mode aujourd'hui d'opérer des transpositions d'intentions toutes plus hasardeuses les unes que les autres comme si la musique ne se suffisait pas à elle-même et qu'il faille l'habiller de considérations annexes. Mais les metteurs en scène, jaloux sans doute de la part qu'on laisse aux compositeurs, veulent imposer leur « patte ». Ils le font parfois avec légèreté et c'est sympathique, d'autres fois avec des intentions moins discrètes et moins louables. Mais l'essentiel est dans la beauté de la partition et la qualité des distributions. Qu'on le veuille ou non, c'est là qu'on reconnaît la pérennité d'un chef d'oeuvre.

Deux « monuments » du Bel Canto

Enfin le « gros » de cette programmation passe par le bel canto et pas n'importe lequel puisqu'il s'agit de deux œuvres majeures, la « Norma » de Bellini et la « Médée » de Cherubini.

La premiere ouvrira la saison et on attend avec intérêt la mise en scène de Frédéric Roels mais la vraie surprise sera dans l'inversion des tessitures pour les deux rôles féminins. En effet, Norma sera chantée par une Mezzo et Adalgise par une soprano. Il est vrai qu'à l'époque romantique les frontières vocales étaient plus élastiques. Des chanteuses comme Pauline Viardot ou la Malibran naviguaient dans des tessitures qui pouvaient passer allègrement du grave à l'aigu sans que l'on sache vraiment quel en était le résultat. Mais des compositeurs comme Bellini ou Rossini connaissaient si parfaitement les voix qu'ils laissaient une grande latitude à leurs interprètes. Entre une mezzo colorature et un soprano dramatique les limites dépendent surtout des ressource vocales des chanteuses. Le bel canto en lui-même est le plus brillant exemple de cette somptueuse ambiguïté vocale immortalisée par Callas (vendredi 29 septembre à 20 heures, dimanche 1er octobre à 16 heures, jeudi 5 et samedi 7 à 20 heures)

Enfin, Cherubini fermera la saison lyrique avec sa «Médée » sommet du bel canto dans lequel, comme chez Bellini la palette vocale du rôle-titre est exemplaire d'un style à la fois dramatique et acrobatique. Resté longtemps dans l'oubli, il faudra que Callas (encore elle!) en donne une version vertigineuse pour que ce personnage tragique revienne sur le devant de la scène avec ce long et admirable monologue du dernier acte qui se suffit à lui-même pour assurer la gloire de l'ouvrage (le mardi 22 mai et le vendredi 25 à 20 heures, le dimanche 27 à 16 heures).

A cette saison lyrique d'une belle densité et qui réserve des surprises, voire des raretés, vient s'adjoindre une programmation de ballets dans laquelle on retrouve, entre autres, Sidi Larbi Cherkaoui, Bianca Li, Emmanuel Gat etc …. et une saison de concerts et de récitals qui se partagent entre la scène de l'Opéra et la Chapelle Corneille.

Et gardons pour la fin et avec une tendresse particulière une opération « Musique et doudou » réservée aux bambins de 0 à 4 ans... de quoi avoir envie de retomber en enfance !

Notre photo : « Médée » - photo Gilles Abegg

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