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Théâtre en Normandie

Chez « Petit à Petit », Rodrigue et Cyrano sortent en bande

25 Octobre 2016 , Rédigé par François Vicaire

Ils pourraient très bien être cousins éloignés !

Cyrano et Rodrigue ont en commun le goût du panache, l'impétuosité qui rend invincible et cette difficulté d'aimer qui fait des mythes des êtres de chair qui sortent grandis plus encore de leurs amours difficiles que des combats qu'ils livrent pour les gagner.
Pour être franc, on peut admettre que c'est pousser un peu loin la comparaison en mettant sur un même pied (de vers, évidemment) Corneille et Rostand. C'est pourtant d'une certaine manière ce qu'a fait Olivier Petit en les associant dans une collection tout à fait originale, innovante et pourtant d'une fidèlité scrupuleuse aux textes.

Caser des histoires aussi vastes dans le cadre quelque peu réducteur d'une bande dessinée relevait de la gageure. Les Editions «  Petit à Petit » se sont lancées dans une aventure qui avait une double vocation : celle d'abord de mettre en image ces deux épopées et de les ramener aux limites d'un story-board et de l'autre de travailler sur des textes difficiles sans en retrancher une virgule, ni une rime en gardant à travers les images le rythme d'une versification difficile à maintenir dans le respect de leurs qualités respectives.
Bien évidemment, Corneille dans le découpage qu'en a fait Olivier Petit, y reste impérial et le graphisme de Jean-Louis Mennetrier et Christophe Billard confère aux personnages une illustration altière. Il suit à la lettre le noble déroulement de la tragédie qui devient ainsi beaucoup plus lisible pour le jeune public auquel cette collection s'adresse en priorité.

Quant à Cyrano, Fanch Juteau lui donne ce côté chat écorché vif dont le feutre en bataille et la moustache vengeresse font penser au baron de Sigognac de Paul Féval. Là encore, l'histoire avance sans faire de faux-pas, sans rien omettre des passerelles quelque peu hasardeuses qui ont permis à Rostand de jouer avec les mots et de maintenir les alexandrins dans un lyrisme qui, comme à la fin de l'envoi, doit faire mouche.

Noblesse normande oblige, Philippe Torreton a écrit la préface consacrée à ce personnage qu'il a si admirablement campé au théâtre et de tirer, au passage, quelques leçons d'indépendance à l'intention de ceux qui vont découvrir chez Cyrano cette liberté d'esprit qui est le moteur naturel d'un héros de cape et d'épée.

« Heureux veinards » adresse Torreton en guise de conclusion aux jeunes lecteurs qui vont grâce à ces livres intelligents, pénétrer dans des univers épiques qui sont mis ainsi à leur portée.

Cela dit, c'est une chance que peuvent saisir, aussi, les « âmes bien nées » de toutes les générations.

Notre illustration : ""Le Cid" par Jean-Louis Ménétrier et Christophe Billard

 

 

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5 – Ne tirez pas sur le directeur !

21 Octobre 2016 , Rédigé par François Vicaire

Avec une exigence inflexible, une grande clairvoyance artistique mais, il faut le dire, avec une culture plus musicale que véritablement lyrique et de grands moyens qui obligèrent ses partenaires financiers à mettre souvent la main à la poche en cours de saison, Laurent Langlois – droit dans ses bottes - dénia le principe selon lequel, au théâtre, l'art doit, en principe, aller de pair avec la manière. Il faut pourtant mettre à son actif l'entrée dans les programmations de noms comme ceux de Steve Reich, Jan Fabre ou Teresa de Keersmaker qui seront les symboles d'un renouveau esthétique qui cassa les mythes mais fit venir au théâtre un nouveau public.

Sûr de son bon droit, imposant ses vues sans appel, Langlois régna sans partage sur la maison pendant sept ans et mena une politique ambitieuse et surtout dispendieuse dont les ambitions étaient à la mesure de la vision qu'il voulait donner de son personnage. Un principe dont il sera lui-même victime, plus tard, dans ses rapports avec l'orchestre national de Lyon dont il fut le directeur le temps d'un passage on ne peut plus agité. Après être passé après Bruxelles et Barcelone, il est aujourd'hui à la tête d'une société de production « Langlois 4 musiques » où il gère des projets de spectacles vivants.

Quant à Marc Adam, il a été successivement directeur des opéras de Lübeck, de Berne et de Nice. Depuis, il est revenu à ses premières amours et actuellement met en scène à l'Opéra de Linz, la « Salomé » de Strauss pour, excusez du peu, dix-huit représentations !

Après le départ de Langlois et le retour de la droite, c'est Daniel Bizeray qui prit les commandes de la maison en 2004. Il venait de l'Opéra de Rennes. Homme de lyrique, connaissant parfaitement le monde du chant (il est lui-même chanteur), il redonna à la maison des couleurs qu'elle avait perdues depuis longtemps. C'est-à-dire une saison intelligente, construite en faisant appel à des distributions de qualité. Il remit en place un cadre de choeur digne de ce nom sous la direction de Daniel Bargier et offrit au « Poème Harmonique » la résidence dont elle bénéficie toujours. Avec un esprit d'apaisement social et artistique, doublé d'une grande urbanité, il eut pourtant un sérieux écueil à surmonter, celui du partage des pouvoirs avec Laurent Langlois pour un temps encore directeur général tandis que lui était dévolu le titre de directeur délégué. Il mettra, néanmoins, en place la saison 2004-2005 avec l'obligation, compte tenu des travaux à réaliser dans la maison, de faire une programmation « hors les murs » qui fit perdre au théâtre une part des 8.000 abonnés que « Léonard » avait engrangés. Il n'aura que plus de mérite à les retrouver en reprenant possession de la maison et de même les dépasser avec 100.000 billets vendus et 10.000 abonnés.

La tâche de nouveau directeur n'était pourtant des plus simples. Arrivant dans une maison déchirée, agitée encore de soubresauts dont les ondes de choc se faisaient ressentir jusque dans les rangs de l'orchestre, il fit jouer un grand sens de la diplomatie pour aplanir les problèmes internes tout en mettant en place des saisons qui donnaient un bel équilibre à chaque style lyrique et musical, y compris la musique de chambre qui s'installera un temps à la Halle aux Toiles. On se souviendra entre autre de cette « trilogie Beaumarchais » constituée du « Barbier », des « Noces » et de la « Mère coupable » devenue pour la circonstance « L'amour coupable» sur une création du compositeur Thierry Pécou.

Tout cela était de bon augure. Bizeray avait su recréer une ambiance qui permettait aux éléments de sa nouvelle équipe de s'intégrer à ceux de l'époque Langlois qui étaient restés dans les murs et c'était ce qu'il fallait pour que la maison retrouvât sa sérénité.

Mais, une fois de plus, la politique s'en mêla.

Si Bizeray avait de grandes qualités qu'on ne pouvait ignorer, il avait un sérieux handicap : celui d'avoir été choisi par une municipalité de droite, ce qui chiffonait fortement la gauche revenue au pouvoir.

C'est Valérie Fourneyron qui avec une franchise qu'il faut lui reconnaître donna le ton en lui disait un jour tout de go : « On ne vous en veut pas.... mais on va vous tirer dessus ».

Daniel Bizeray, qui nous a confirmé ce propos « historique » de bienvenue, ne pouvait que s'inquiéter des suites qu'un pareil accueil pouvait sous-entendre et il n'aura pas tort  !

En effet, la Région, prenait de plus en plus de poids dans la gestion de la maison au point d'en devenir pratiquement le principal bailleur de fonds. Son président Alain Le Vern s'identifiait volontiers au théâtre et ses rapports avec le directeur prirent très rapidement un tour singulièrement tendu.

Bizeray ressentit avec assez d'intensité cette incompatibilité manifeste pour poser sa candidature à d'autres postes. En cours de contrat, il accepta la direction de l'opéra de Saint-Etienne qu'on lui proposait. Puis, il enchaînera assez rapidement avec la prestigieuse Fondation Royaumont puis du non moins prestigieux Festival d'Ambronais où il est toujours.

Frédéric Roels entre en scène

Son départ laissa libre le fauteuil directorial et c'est Frédéric Roels, venu de l'Opéra royal de Wallonie qui l'occupe depuis 2009. Il serait malséant de faire le point sur son passage rouennais alors qu'il y ait encore pour une bonne année. Peut-on seulement inscrire à son actif – en le déplorant – le départ de Daniel Bargier qui avait réussi à remettre sur pied un cadre de choeur qui n'avait pas démérité et auquel a été substituée sa reprise en main par Laurence Equilbey.

En réalité, si l'art lyrique en tant que tel, est devenu un peu le parent pauvre de la maison, par contre, Frédéric Roels a mis en place une programmation musicale intéressante mais qui se disperse quelque peu sans suivre une véritable philosophie d'ensemble. Elle donne à l'opéra – dont il se réserve quelques mises en scène et des distributions dont il faut avouer que, les unes comme les autre, ne soulèvent pas un enthousiasme débordant - une activité qui repose beaucoup sur l'orchestre et sur la musique de chambre.

Sa nouvelle et dernière saison est significative de ce principe éclaté (5.510 abonnés qui sont loin des 10.000 du temps de Bizeray) avec, en prime, une singulière propension à vouloir marcher sur les brisées de ses petits camarades intervenant, comme lui, à la Chapelle du lycée Corneille. Il est vrai qu'on ne peut lui reprocher de s'être fait des illusions à propos de cette nouvelle salle. Il semble bien, en effet, qu'au départ, on lui ait laissé entrevoir qu'il pourrait en avoir la responsabilité pleine et entière. Ce ne fut pas le cas et Roels se retrouva en quelque sorte abusé par des promesses qui n'ont pas étét tenues et qui mettent en lumière les incohérences de la politique culturelle de la ville et de la Région.... en admettant qu'elles en aient une !

La nomination d'une nouvelle direction va peut-être clarifier les choses et arrêter d'une manière claire et nette les attributions de chacun.

Soit, on nomme un directeur à part entière à la Chapelle avec un budget autonome, soit, on fait tomber cette nouvelle pépite dans l'escarcelle de l'Opéra dont le directeur deviendrait le patron à part entière de deux entités devenues complémentaires et non plus concurrentielles.

De toute manière, quelles que soient ses responsabilités, il serait sain que le nouveau « patron » ne soit ni metteur en scène, ni chef d'orchestre afin de garder l'esprit et les mains libres pour assurer une gestion dans laquelle il n'aurait aucune prise d'intérêt artistique directe. (ce qui est différent, entre parenthèses, pour une maison « dramatique » dont en général le directeur imprime fortement de sa personnalité et de son talent les saisons qu'il construit).

En laissant à la Chapelle une fonction de salle de concert pour laquelle elle est faite, en attendant le jour où Sainte-Croix de Pelletiers resusciterait par la grâce de la musique de chambre, l'Opéra de Normandie aurait le « chant » libre pour reprendre sa vocation première et permettre à ce monument plus que bicentenaire de retrouver une assise qui ne soit pas un simple replâtrage.

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Aujourd'hui chez Catherine Delattres... demain chez Yann Dacosta Le grand écart intellectuel de Florent Houdu

19 Octobre 2016 , Rédigé par François Vicaire

C'est un transfuge du dernier compagnonnage du théâtre des Deux-Rives du temps d'Elisabeth Macocco.

Très vite, il a fait irruption sur les scènes normandes et s'est imposé dans cette génération de jeunes comédiens dont l'apparition renouvelle le paysage culturel normand avec bonheur.

Il faut dire que Florent Houdu possède deux atout maîtres : un physique dont on se rappelle et un talent qui ne s'oublie pas.

En fait ce jeune rouennais qui a pris son envol dans la capitale avec une solide formation technique de monteur tout en suivant des cours d'art dramatique au conservatoire du XXème arrondissement a trouvé sa vocation en assistant aux ateliers dirigés par Yann Dacosta sur « le baiser de la femme-araignée ».

C'était ce qu'on peut appeler une belle entrée en matière et elle fut déterminante.

Le choc fut, en effet, assez immédiat pour qu'il intègre la pépinière des jeunes espoirs issus de la formation du théâtre des Deux-Rives.

De cette expérience décisive est née chez Florent Houdu une détermination à se lancer dans le métier.

Il a eu la chance, alors, d'être remarqué par Yann Dacosta et Catherine Delattres deux personnalités qui, chacune dans son style, lui ont apporté la science du mouvement et la discipline des mots.

En se frottant à des personnages qui a priori sont assez éloignés l'un de l'autre dans la vision qu'ils ont du théâtre encore qu'ils aient tous deux une approche sensible – même si elle peut sembler contradictoire – de le vivre, il s'est construit une personnalité avide de découverte.

Cette double appartenance lui a permis de se mettre en danger en passant sans transition mais non pas sans effort, d'un monde à un autre.

Il faut dire que d'aller de Fassbinder à Marivaux, de Daniel Keen à Cocteau, d'Horwath à Shakespeare représente un exercice de haut-vol qui demande de bien maîtriser cet art du grand écart intellectuel avec les risques qu'il comporte mais aussi les enrichissements qu'il procure.

En un mot il refuse d'être tributaire d'aucune chapelle, d'aucun style, d'aucune expression et de rester un artiste libre de naviguer au gré de ses envies et de ses exigences, mais aussi des propositions qu'on lui fait. Ainsi David Bobée aurait bien aimé le voir dans son « Fée », mais Titania (Delattres en l'occurence) avait déjà tendu ses filets magiques et Shakespeare l'emporta sur Ronan Chéneau.

Cette liberté revendiquée, mise au service d'une nature généreuse, instinctive, authentique, il  en a  trouvé son application à travers un collectif de comédiens et de techniciens qui, grâce à l'appui de Simon Fleury (parti depuis diriger « l'Eclat » de Pont-Audemer) se réunit régulièrement pour réfléchir sur la manière de mener leur métier sous une forme d'indépendance d'esprit et d'action qui a déjà débouché sur un spectacle « Les tombées des nues ». On y retrouve, toutes générations confondues, Mélissa Rayé, Hélène Francisi, Jean-François Levistre, Nicolas Dégremont, Valérie Diome, Pierre Delmotte, Aure Rodenbour. Ensemble, ils mènent un véritable travail de recherche qui s'articule cette année autour de trois laboratoires, à Duclair, à Saint-Valéry au « Rayon Vert » et au DSN de Dieppe.

Pour l'instant Florent Houdu travaille à la technique sur le « Loveless » de Yann Dacosta. Quand il ne joue pas, il crée lui-même des univers avec les sons et la vidéo comme il l'a fait pour « Le songe d'une nuit d'été».

En attendant, il s'apprête à endosser le rôle du beau Lysandre et celui du menuisier Snug... là encore deux univers qui se croisent et qui se catapultent dans leurs intentions.

Une dualité sur laquelle repose la carrière de Florent Houdu qui s'avoue plus comédien des corps que comédiens des mots.

Il a oublié l'essentiel : c'est aussi un comédien de cœur.

 

« Le songe d'une nuit d'été » - Mise en scène de Catherine Delattres

Au Rive Gauche les 8 et 9 novembre à 20 heures 30

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4 - Equilbey/Sallaberger : l'épine dorsale du projet Langlois

17 Octobre 2016 , Rédigé par François Vicaire

En février 1995 Laurent Langlois assistait à Ludwigshafen à un concert que dirigeait Oswald Sallaberger. Cette première rencontre, alors qu'il n'était pas encore question d'opéra, devait être décisive pour les deux hommes. Langlois venait de trouver celui dont il ferait, plus tard, le titulaire d'un orchestre à reconstruire et le musicien ne savait pas encore que de cette rencontre aller découler une étroite et fructueuse collaboration.

Ce jeune chef aux allures de héros wagnérien avait tout pour séduire le futur directeur de « Léonard ». Il avait déjà derrière lui une belle carrière qui l'avait mené de New-York au Festival de Salzbourg en passant par Vienne et Bâle. Ses ambitions affirmées allaient du symphonique au lyrique et répondaient aux espoirs que Langlois devait bientôt mettre en lui.

« Laurent Langlois avait invité l'orchestre de Baden-Baden ainsi que son directeur musical Michael Gielen au festival « Octobre en Normandie ».  Un an plus tard, je dirigeais la « Camerata Salzbourg » pour trois programmes Mozart-Haydn-Schubert-Webern, toujours au festival  « Octobre en Normandie » à Rouen et au Havre. Laurent Langlois avait aussi suivi ma direction de « Lulu », lors de mes débuts au Staatsoper de Berlin ainsi qu'au Musikverein de Vienne où  je me trouvais à la tête de l'orchestre radiophonique de Sarrebruck,. C'était avec des œuvres symphoniques de Schubert, Boulez, Webern et Zemlinsky. J'ai toujours aimé faire côtoyer dans mes programmes des compositeurs d'inspirations différentes. C'est cette diversité qui a plu à Laurent Langlois. Il avait en tête la création d'une nouvelle entité orchestrale pour laquelle tout était à faire. C'était un pari qu'il faisait en m'engageant et c'en était un que je faisais en venant m'installer dans une ville que j'allais apprendre à aimer. Et c'est en 1998, qu' il me confia le poste de directeur musical de « Léonard de Vinci » et du recrutement des musiciens afin de créer le nouvel orchestre de l'Opéra de Rouen ».

C'était un travail considérable car il fallait tout reprendre, tout reconstruire, et surtout trouver une philosophie consentuelle dans un contexte difficile au sein d'une équipe dont quelques pupitres seulement étaient des rescapés de l'ancien orchestre. Et ce sera le grand mérite qu'il faut mettre au crédit de celui que Langlois appelait assez pompeusement « le maestro ». Avec une sincérité et un enthousiasme fougueux qui se retrouvait dans des directions d'orchestre très – trop parfois – généreuses, Sallaberger permit à l'orchestre de renouer avec cette excellence symphonique et lyrique que lui avait donné Ethuin et de devenir le fer de lance de l'époque Langlois, jusqu'à ce qu'en 2008 il apprenne la fin de son contrat pour 2010.

Laurence Equilbey : le goût du risque et de l'exigence

Comme Sallaberger, elle est arrivée dans les bagages de Laurent Langlois et elle a été, elle aussi, un des points forts de « Léonard de Vinci ».

Depuis, survolant les péripéties qu'a connues la maison, elle est omniprésente à Rouen et on la retrouve aussi bien chez Vincent Dumestre que dans des concerts qui sont toujours des événements et qui l'incitent même, et de plus en plus, à prendre la baguette de chef d'orchestre.

Laurence Equilbey est significative tout à la fois du renouveau musical tel que le voulait Langlois et de la stabilité de l'Opéra dont il serait difficile de la dissocier dans son évolution.

Directe, sans concession, refusant de se laisser séduire par les sirènes de la facilité, son extrême rigueur et son goût de l'exigence lui ont permit de construire à l'Opéra un nouvel univers vocal et en même temps de trouver à Rouen le point d'ancrage qui la ramenait en quelque sorte à de lointaines origines normandes puisque son arrière-grand-père était facteur de violon et de piano à Cherbourg.

Rouen et la Normandie tiennent donc une place d'autant plus significative qu'elles ont marqué une étape importante dans une carrière déjà très riche quand elle est venue y installer ses pupitres.

«Une place très importante. A l’époque, Laurent Langlois m’avait confié la direction artistique du chœur tel que nous le connaissons maintenant : un alliage entre les chanteurs normands et ceux d’Accentus. Cela m’a beaucoup aidée à structurer Accentus et à nourrir de beaux projets lyriques et de concerts. Maintenant la direction artistique de ce chœur est confiée directement à Accentus et à nos chefs associés. J’ai pour ma part construit une relation fidèle et amicale avec l’orchestre que j’admire beaucoup. En outre nous avons construit une très belle histoire avec le public, qui vient très nombreux à nos concerts. A chaque fois c’est une grande émotion ».

Cette prépondérance – cette mainmise diront certains - sur les choeurs du théâtre l'amèneront à réaliser une symbiose entre « Accentus » qui n'a pas à priori de rapport direct avec le grand répertoire lyrique et un cadre de choeur qui tout en étant indépendant de ce qu'on pourrait appeler  la « maison mère » s'en recommande totalement :

 « Ce sont les mêmes chanteurs d’Accentus qui chantent à Rouen. Ce sont les meilleurs ambassadeurs lyriques qui sont choisis au sein d’Accentus pour participer au chœur de l’Opéra. Nous avons d’ailleurs par convention une proportion paritaire, afin que le nom « Accentus » soit là pour de vraies raisons artistiques. Le chœur s’appelle choeur Accentus/Opéra de Rouen Normandie. Nous recrutons encore des chanteurs professionnels normands. Peu sont installés en région, c’est pourquoi nous ouvrons chaque année des auditions nouvelles. Pour chaque projet, en fonction du répertoire, un chef prépare le chœur de l’Opéra. Le chef principal est Christophe Grapperon, très proche du monde lyrique, et par ailleurs chef associé à « Accentus ». Il connaît notre travail depuis longtemps et connaît sa technique spécifique.

C'est une manière de rester fidèle à un esprit qui vient en droite ligne de celui de « Léonard » et qui met en mouvement une politique, pour ne pas dire une philosophie, dans laquelle l'excellence d'une formation internationalement reconnue inscrit son développement dans une action plus régionale qui pourrait, à premier vue, sembler quelque peu réductrice :

« C’est justement la richesse de ce projet. Accentus vit à l’Opéra d’autres expériences, d’autres rencontres, dans un répertoire bien spécifique. Le recrutement des chanteurs normands se fait avec la même exigence, et place est faite régulièrement à des académiciens du Conservatoire régional. On ne peut pas comparer les deux projets, mais l’ambition et la rigueur sont bien au rendez-vous ! »

Inspiratrice de « Accentus », créatrice du « Jeune choeur de Paris » qui deviendra le Centre de formation des jeunes chanteurs, à l'origine du programme « Tenso » qui s'emploie à développer l'art vocal en Europe, créatrice de l'ensemble « Insula orchestra qui se donne pour objectif de mettre en valeur et de diffuser, sur instruments d'époque la musique des « Lumières », Laurence Equillbey est sur tous les fronts, de toutes les tentatives, de toutes les expérience même les plus insolites comme celle de créer cette année un atelier autour de « M'amzelle Nitouche » dont il faut bien convenir que la délicieuse opérette d'Hervé est plutôt aux antipodes du répertoire habituel d'Accentus . Mais tout chez Laurence Equilbey montre cette volonté de casser les cadre, de rompre quelque part avec l'image qu'elle donne d'elle-même.... en un mot, être libre de ses choix en revendiquant haut et fort le refus de tomber dans la routine, de se mettre en danger, de croiser les univers artistiques... le tout dans des projets avec lesquels elle veut entretenir en priorité une résonnance avec leur temps.

Cette curiosité incessante, cette boulimie, pourrait-on dire, trouva dans le projet de Laurent Langlois les moyens de s'épanouir tout en gardant la sécurité d'un point d'ancrage :

« Ma rencontre avec Laurent Langlois a été une grande chance à l’époque car « Accentus » était tout jeune dans sa voie professionnelle et ses moyens étaient faibles. En soutenant notre activité et en proposant des projets artistiques stimulants, l’Opéra a stabilisé le groupe et aidé « Accentus » à se construire plus sereinement ».

Le mérite de Langlois fut de donner à des personnalités aussi contrastées mais complémentaires comme Sallaberger et Equilbey les moyens de se réaliser et de fixer leurs rêves d'une manière aussi durable. Ainsi Sallaberger, à qui il arrtive de diriger épisodiquement l'orchestre de l'Opéra, a oublié Vienne au bénéfice de Rouen où il s'est installé dans la vie et dans sa carrière à travers « La maison illuminée ». Quant à Equilbey, elle continue d'y cultiver par la musique cette sérénité qu'elle réclame. Parmi ses projets directement rouennais, il y a en décembre l’Oratorio de Noël de Bach avec  le « Poème Harmonique » puis le 18 juin "Comala, un poème symphonique" de Niels Gade qu'elle dirigera deux jours plus tard. à la Philharmonie de Paris. 

Le poids de Oswald Sallaberger et de Laurence Equilbey ne suffira pas pour protéger Laurent Langlois. Il quittera la maison, en fanfare – dirons-nous – au cours d'un concert au cours duquel l'orchestre lui dédiera l'ouverture de « La Forza del destino » qui est un de ses ouvrages préférés.

Après lui, l'histoire du Théâtre n'aura plus qu'à continuer sa route en cherchant la bonne direction... dans tous les sens du terme !

A suivre : « ne tirez pas sur le directeur ! »

Photos : Eric Peltier (Oswald Sallaberger) - Laurence Equilbey (Anton Salamoukha)

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3 – Opéra de Rouen : L'arrivée des «jeunes loups »

14 Octobre 2016 , Rédigé par François Vicaire

Avant de quitter la maison, Paul Ethuin appuiera la candidature de Jacques Forestier.

Enfant du « sérail », (son beau-père était Jésus Echeverry, un chef-phare de la salle Favart), Forestier venait de l'Opéra-Comique où il avait fait sa carrière.

Il connaissait les rouages du métier et avait été à même de régler les multiples incidents syndicaux qui émaillaient régulièrement cette grande maison.

Malheureusement Forestier, qui cultivait une certaine nonchalance, eut juste le temps de gérer la saison que Paul Ethuin avait préparée mais n'eut pas l'opportunité de mettre la sienne en application. Un an après son arrivée, en 1990, il sera brutalement remercié pour des raisons auxquelles, en plus de problèmes personnels mis en exergue pour justifier son renvoi, les interférences politiques ne furent pas étrangères. S'en suivra une étrange période de flou pendant laquelle les politiques cherchèrent l'homme providentiel. On parla même un temps de Jean-Pierre Berlingen, directeur de l'Ensemble Orchestral de Normandie. Ce fut Michèle Guigot, attachée de direction à la communication, plus tard directrice de Duchamp-Villon, qui eut la charge d'assurer une transition difficile au cours de laquelle elle maintint la maison dans un état de fonctionnement qui permit d'attendre la nomination d'un nouveau directeur.

Marc Adam et un nouvel art de vivre le lyrique

L'arrivée en1991 de ce jeune homme (il sera le plus jeune directeur de théâtre) donnera une impulsion qui changera radicalement le style de la maison.

Avant tout homme de scène, il arrivait de Sarrebruck où il dirigeait le festival « Perspective ». Il montrera très vite son intention d'imprimer sa marque au théâtre. Dans ce sens il remplit parfaitement son contrat, aidé en cela par un « poids lourd »  musical en la personne de Frédéric Chaslin, jeune chef prometteur qui ne résistera pas, hélas, à une ambiance quelque peu délétère. Marc Adam faisant preuve d'une pugnacité toute protestante y résistera mieux et récoltera un certain nombre de prix pour ses mises en scène dont, en 1997, le Grand Prix du Syndicat national de la Critique, pour un « Wozzeck » de Gurlitt, consacré meilleure production lyrique de l'année en France. Mais il faut reconnaître que ses conceptions souvent décoiffantes déclenchèrent l'ire d'une tranche de public d'abonnés. Ceux-ci, accrochés à leurs habitudes lui firent savoir dans des concerts, pas du tout improvisés, de crécelles et de sifflets soigneusement dissimulés sous les visons... Ce qui en soi était une bonne chose, un jugement même excessif étant préférable à une admiration inconditionnellement béate pour ne pas dire béotienne.

Avec un esprit de provocation qu'il cultivait avec une gourmandise souriante, Adam fut le déclencheur d'une nouvelle manière de vivre l'art lyrique à Rouen. Pourtant, toute agitée qu'elle fut, la vie de la maison était riche en émotions et en bonheurs divers. Parmi eux – et parmi les plus surprenants – fut sans conteste la création de « Teresa », un opéra de Pierre Bourgade sur une musique de Pierre-Constant dans laquelle on voyait le marquis de Sade voler le cadavre de Sainte Thérèse d'Avila et menaçant de lui faire subir les outrages ultimes s'il n'avait pas l'assurance de son absolution par le Pape. Le spectacle fut donné très symboliquement dans les carrières du château de Lacoste chez Sade lui-même avant de venir à Rouen dans un espace scénique reconstitué au parterre. On se souviendra aussi d'un « Tannhauser » au cours duquel les choeurs depuis le « poulailler » envoyaient des flots de confetti dans la salle  !

Le théâtre était certes agité de mouvements contradictoires mais il vivait au rythme d'une maison de création qui était sa fonction essentielle. On peut se rappeler que dans ses dernières années Adam mit en scène une « Eurydice » de Peri qui fut le premier opéra baroque présenté à la chapelle du lycée Corneille et ce fut un événement. Mais, Adam aimait les contrastes. Dans le même temps, il confiait à la très anti-conformiste « Pie Rouge » la mise en scène de « La vie parisienne ». qui valait son pesant de fantaisie et d'irrespect.

Même contesté, Adam menait sa barque au milieu des tempêtes jusqu'au jour où la politique revint à grands coups de rame dans l'aventure.

L'arrivée de Léonard !

Il faut savoir que les municipalités successives supportaient mal, avec raison, de voir Rouen assumer seule les charges de son théâtre alors que l'essentiel du public venait des communes environnantes et des départements limitrophes. A son arrivée aux affaires, Yvon Robert engagea une partie de bras de fer avec ces partenaires potentiels avec pour objectif d'obtenir les moyens de bénéficier d'une meilleure répartition des mânes financières. Mais les intéressés (ou plus exactement ceux qui auraient dû l'être) faisaient la sourde oreille. A bout d'argument et en désespoir de cause, le maire de Rouen en vint même à menacer de fermer le théâtre.

Avec son adjont à la Culture Jean-Robert Ragache et son conseiller culturel Serge Sobzinski, Yvon Robert trouva la parade. Il créera en 1998, une association qui sera confiée à Laurent Langlois. Auréolé des lauriers qu'on lui tressait à juste titre pour son festival, Langlois estima qu'il avait tout à gagner à prendre des fonctions importantes et, il faut le dire, flatteuses. Sans regrets apparents, il abandonnera « Octobre » qui était véritablement son enfant et qu'il avait porté à un niveau de qualité tout à fait remarquable.

Comme s'il fallait se débarrasser de souvenirs trop encombrants, la maison (ou plus exactement l'association qui en prenait la charge) fera table rase du passé et prendra le nom de « Léonard de Vinci » dont l'appellation quelque peu mégalomane annonçait l'universalité de son programme.

La prise de pouvoir se fit sans ménagement et se concrétisera par un grand coup de balai dont les plaies restent encore vives chez ceux qui l'ont vécu.

C'est ainsi que l'on assistera à une opération, solidement orchestrée qui entraîna dans sa chute et sans distinction le directeur, les choeurs, les musiciens de l'orchestre, le corps de ballet, les habilleuses, les couturières, le personnel technique et jusqu'aux ouvreuses et dames du vestiaire.

En un mot, la maison fut vidée de sa substance humaine.

Et on se souviendra de cette séance du conseil municipal où devant l'ensemble du personnel du théâtre venu en nombre et qui se battait pour sa survie, une municipalité de gauche se livra, à la presque unanimité et sans état d'âme, à la suppression de la régie municipale qui entraînait des licenciements massifs que la droite n'aurait jamais osé faire.

De plus les « reclassements » donnèrent lieu à des colmatages qui seront accomplis sans tenir compte des antériorités et des talents des intéressés et qui furent socialement indignes.

Ainsi en arrivant, Langlois put se targuer d'avoir trouvé une « page blanche » - ce qui était injuste dans la mesure où c'est lui qui avait concouru à la gommer - et se trouva maître d'un château démantelé dont on avait chassé les fantômes qui le hantaient depuis près de trois siècles.

Fort de l'appui des tutelles, il aurai eu tort de se priver et mit en place ce qui fut, du moins dans un premier temps, un produit dérivé d'Octobre, devenu « Automne en Normandie » et dont la direction avait été confiée à Philippe Danel.

Langlois avait des idées qu'il avait mises en application avec son festival. Il faut se rappeler que c'est lui qui, du temps de  « Octobre en Normandie », donna des lettres de noblesse au Hangar 23 que depuis on a vidé de son sens pour des raisons quelque peu fallacieuses et que la chapelle du lycée Corneille devint le temple de grands concerts symphoniques avec des formations et des chefs de renom international. Confondant quelque peu l'esprit d'un festival avec celui d'une maison d'opéra, il y eut chez lui une confusion des genres qui mit du temps à harmoniser les contradictions. Mais il arrivait avec deux atouts majeurs qui seront déterminants dans l'action qu'il voulait mener : Laurence Equilbey et son choeur « Accentus » et Oswald Sallaberger qui marqua d'une manière durable le renouveau de la masse orchestrale.

Ils formeront l'épine dorsale sur laquelle Langlois va développer sa politique... et sa réputation. Il le fera d'ailleurs d'une manière assez durable pour que les intéressés restent dans la place alors que, lui, allait perdre la sienne.

 

A suivre : Sallaberger/Equilbey : les atouts de « Léonard »

 

 

 

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Au CDN, le « double-je » du dandy des poubelles

11 Octobre 2016 , Rédigé par François Vicaire

Au CDN, le « double-je » du dandy des poubelles

Ce spectacle que présentait le CDN aux Deux-Rives est une immersion dans un monde qui se débarrasse chaque jour de ses trop-pleins de consommation et se réveille au rythme de la benne à ordures qui fracasse le silence des petits matins.

Que sait-on en réalité de ceux qui dans une agitation fébrile, réglée comme une chorégraphie, passent leurs nuits à redonner à la grand ville l'image aseptisée que l'on attend d'elle ?

Personne n'avait encore cherché jusque-là à démonter le mécanisme implacable dans lequel ceux qu'on appelle les éboueurs d'une manière péjorative assument une vie parallèle qui relève d'un « quotidien » tellement habituel qu'on finit par ne plus les voir... sauf quand leur travail crée des embouteillages !

Baignant dans les senteurs indistinctes d'un périple immuable, ces hommes portent un regard différent sur une ville qui leur appartient tous les soirs et dont ils surprennent l'intimité jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans les volutes blanches d'une usine d'incinération survolée par le ballet des mouettes citadines.

Le roman de Frédéric Ciriez « Melo » s'en est approché avec une grande justesse à travers le personnage de Parfait, un congolais dont l'humour et un lumineux sens de l'observation lui permettent de prendre ses distances avec un monde qu'il regarde sans se faire trop d'illusions mais sans plonger pour autant dans le misérabilisme.

L'idée répond assez aux préoccupations de notre temps pour que David Bobée s'en soit emparé et fasse la démonstration évidente de cette difficulté de vie sans tomber dans le réquisitoire. Dans un univers qu'il a construit à partir de projections et bandes-son (superbes), il offre à Marc Agbedjidji un très beau rôle dans lequel le comédien joue avec les facettes contrastées d'un « double-je » parfaitement composé.

Car, une fois qu'il a abandonné son uniforme d'employé de la voirie, Parfait change de peau. Il se débarrasse des scories qui, au propre comme au figuré, encombrent sa vie.
Le fantasme repousse alors les murs de son petit appartement. L'opulence (la Rolls), le désir (la prostituée Anastasia avec laquelle il s'invente des amours « russo-congolaises »), la reconnaissance du boulevard sur lequel il se pavane, passent par une métamorphose qui le transforme en dandy et affirme dans le soin qu'il apporte à son extérieur la nécessité d'être enfin lui-même.

Progressivement, le propos bascule. De la description clinique d'un état on en vient à son analyse. Le discours prend un tour plus politique et derrière les pirouettes affleurent les interrogations, les doutes, les désillusions.

Mais Parfait et son acolyte – l'excellent Marius Moguiba à la présence bondissante - ne se départissent jamais de cette tonalité bonhomme et foncièrement optimiste auquel le peuple africain sait alimenter son imaginaire pour lui permettre de vivre mieux.

Une belle leçon de chose qui est aussi, et surtout, une belle leçon de vie orchestrée admirablement par David Bobée qui amène les êtres à se montrer tels qu'ils sont et tels, hélas, qu'on ne les voit pas toujours.

Photo :Arnaud Berterau – Agence Mona

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«Cosi» à l'opéra : La gravité derrière la désinvolture

8 Octobre 2016 , Rédigé par François Vicaire

«Cosi» à l'opéra : La gravité derrière la désinvolture

« Cosi fan tutte » est un bijou qui demande qu'on le manie avec des précautions d'esthète.

Frédéric Roels s'en est emparé pour en donner une version qui s'éloigne de l'esprit du marivaudage dont il est très proche et laisse la trivialité des circonstances prendre le pas sur la suggestion des sentiments. C'est une question d'approche qui pose en même temps celle qui existe entre le libertinage qui est un jeu de l'esprit et le dévergondage qui est celui des corps. Entre les deux, il y a cette différence majeure qui est la manière d'aborder et de vivre le sexe. Au cas où les spectateurs n'auraient pas saisi la nuance, Roels s'engage résolument sur la deuxième voie en négligeant quelque peu les subtilités du fond pour privilégier un peu trop souvent la vulgarité de la forme.

C'est une option comme une autre.

« Cosi », c'est une parabole sur les complexités de l'âme féminine et la cruauté avec laquelle on se joue d'elle et dont elle sait, aussi, jouer de celle des autres. L'histoire laisse transparaître en filigrane les déchirements de personnages qui s'abusent eux-même jusque dans l'heureux dénouement final.

Derrière ce travestissement des coeurs se noue un jeu dangereux auquel les personnages se livrent avec cette tragique désinvolture dont tout le livret de Da Ponte et toute la partition sont empreints.

Mais, la mise en scène est trop occupée à trouver les moyens de faire « branché » pour se préoccuper du cynisme dans lequel toute cette histoire est plongée et dont le rôle de Despina est le plus parfait et le plus délicieux truchement.

Roels enfonce le clou. Il donne dans le vaudeville, quand ce n'est pas dans la pantalonade. Par trop d'extériorité, il néglige d'établir chez les protagonistes une cohérence intime avec la musique.

Mais Mozart est là et c'est le principal. Sa partition est pétrie d'élégance et de virtuosité musicale.

A la tête de l'excellent orchestre du théâtre, Andreas Spering cisele les finesses et les grâces transparentes de cette éblouissante succession d'airs et d'ensembles qui, à eux seuls, renferment tout ce que l'art lyrique recelle de beautés rares.

La distribution est jeune, pleine d'allant et dans son ensemble situe l'expression lyrique à un niveau d'excellence qui demande de la subtilité dans l'interprétation et des qualités de retenue vocale caractérisant le chant mozartien.

Incontestablement, ce « Cosi » possède assez d'honnêtes qualités pour convaincre. Elle met en évidence de très jolis timbres – surtout chez les dames – et une musicalité que sert admirablement un discours étincelant. Gabrielle Philiponet et Annalisa Stroppa ont de belles voix et font valoir des qualités d'interprétation d'une grande richesse dans leur timbre respectif. Elles affrontent avec une grande sûreté des airs redoutables dans un style très direct. Quant à Eduarda Melo elle met dans le chant et dans sa présence scénique un charme acidulé et piquant d'une grande justesse.

La distribution masculine reste un peu en-deça des qualités d'un trio féminin très convaincant.

Si Laurent Alvaro est un Don Alfonso de bonne tenue qui met bien en valeur la beauté de son timbre, Vincenzo Nizzardo et Cyrille Dubois ont parfois du mal à surmonter les aspérités de la partition et à imposer un style de chant qui soit véritablement mozartien.

Mais ce spectacle offre assez de séductions pour convaincre grâce en particulier à Bruno de Lavenère qui a conçu un univers dont l'élégance et l'ingéniosité apportent à l'ensemble une belle unité d'esprit.

Dans la présentation qu'il fait de son travail Fréderic Roels s'interroge sur la définition qu'on peut donner de ce « dramma giocoso » tel que le livret le définit. Sans être tout à fait dramatique ni, véritablement espiègle, « Cosi » offre une troisième perspective, celle d'une gravité sous-jacente qui derrière une désinvolture feinte, court tout au long de l'oeuvre de Mozart.

Photo : Jean Pouget

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2 - André Cabourg/ Paul Ethuin : les années fastes

3 Octobre 2016 , Rédigé par François Vicaire

2 - André Cabourg/ Paul Ethuin : les années fastes

C'est l'occasion de faire un tour d'horizon de tous ceux qui depuis sa réouverture en 1962 ont marqué la vie du Théâtre des Arts, devenu « Opéra de Rouen Normandie ». et de suivre à travers eux les mutations d'une maison dont les destinées dépendent pour une bonne part de la personnalité de ceux qui la dirigent.

Vingt directeurs en trente ans !

Après son incendie le 25 avril 1876, sa reconstruction et son inauguration le 30 septembre 1882, le théâtre des Arts aura connu un défilé impressionnant de directeurs. Il faut dire que la maison fonctionnait selon une concession d'exploitation qui avait plus d'inconvénients que d'avantages. Le directeur jouissait ainsi d'une totale liberté de gestion mais elle était solidement encadrée, il est vrai, par un cahier des charges rigoureux et tâtillon qui lui laissait, néanmoins, toute latitude dans la manière d'utiliser sa comptabilité. D'où une confusion des genres qui ne concourrait pas à donner au théâtre une véritable stabilité financière, et par la même, directoriale.

Entre 1882 et 1913, ce sont quelque vingt directeurs qui se succéderont à la tête d'une maison dont le rythme de travail en faisait une véritable usine lyrique.

Il suffit pour s'en convaincre de feuilleter le « Geispitz » du nom du secrétaire de la Chambre de Commerce, de Rouen, fou d'opéra, qui se lança dans une histoire détaillée des « Arts » à laquelle il faut toujours se référer. On constate ainsi que la maison ne chômait pas : prenons pour seul exemple une saison parmi d'autres, celle de 1889. Sous la houlette de Monsieur Verdhurt, on ne compte pas moins de 13 « Carmen », 10 « Faust », 9 « Huguenots », 7 « Africaine », 6 « Lakmé », 11 « Farfadet » ( qui s'en souvient?) 6 « Noces de Jeannette », 9 « Roi d'Ys », 6 « Romeo et Juliette » sans parler du reste dans lequel se confondent des ouvrages éprouvés et d'autres qui l'étaient moins. Son programme établi, le directeur devait jouer avec une distribution pléthorique dans laquelle il ne manquait pas un seul emploi fut-il secondaire. Il lui fallait, alors, soumettre ses choix aux fameux « trois jours » d'essais au cours desquels le public et très rapidement une commission composée de « connaisseurs » et de conseillers municipaux pouvaient purement et simplement remercier les malheureux chanteurs. Ce qui irritait quelque peu les puristes qui soulignaient, comme Henri Geispitz, « que le fait d'être élu conseiller municipal ne rend pas ipso facto un homme capable de discuter toutes les questions se rattachant à la marche d'un répertoire lyrique ».

Déjà !

2 - André Cabourg/ Paul Ethuin : les années fastes

Après la seconde guerre, les théâtres dans leur grande majorité se rallièrent progressivement à une gestion municipale en principe plus logique pour les intêressés mais aussi plus dépendante à l'égard des politiques, devenus par le biais de leurs subventions les grands dispensateurs de la culture officielle.… ce qui n'a pas changé !

A Rouen où le théâtre avait été détruit, c'est Paul Douai au théâtre-cirque qui assura un intérim et entretint avec passion la tradition du lyrique dans une ville en ruine avec une équipe d'inconditionnels dont Ado Vasseur reste le dernier témoin..

A l'annonce de l'inauguration du nouveau Théâtre des Arts, on pouvait penser raisonnablement voir Douai récolter le fruit de ses efforts. Pourtant, pour des raisons techniques soulevées par une gestion aventureuse pour ne pas dire plus et aussi pour d'autres pas toujours objectives liées à sa personnalité, Paul Douai fut écarté sans ménagement, ce qui causa quelques remous protestataires au moment de l'ouverture de la nouvelle salle.

Symbole très fort du renouveau de la ville, elle fut inaugurée en grande pompe en 1962 avec une série de « Carmen ».

Le théâtre connaîtra alors des années fastes dont André Cabourg, son nouveau directeur fraîchement nommé, sera incontestablement le maître d'oeuvre éclairé.

Connaissant tout à la fois le monde du lyrique et maîtrisant avec un sens de la diplomatie souriante les arcanes de la société rouennaise, Cabourg sut porter la maison à un niveau qui lui vaudra plusieurs années de suite de placer son théâtre au premier rang du palmarès établi par la Réunion des Théâtres Lyriques Municipaux de France.

Avec l'appui inconditionnel de l'adjoint au Beaux-Arts Robert Rambert (son père avait été chef-décorateur de la maison avant-guerre) et s'appuyant sur l'imposante stature artistique de Paul Ethuin, il porta le théâtre à un niveau de réputation dont le point d'orgue fut une somptueuse période wagnérienne qui déplaça les parisiens par cars entiers .

Quand André Cabourg prit sa retraite en 1984, c'est tout naturellement Paul Ethuin qui lui succédera.

Homme de lyrique avant toute chose – on le voyait rarement diriger des concerts – Paul Ethuin s'emploiera à garder son lustre à la maison avec des productions qui privilégieront la voix sur l'esthétique. Ce qui en soi relevait de la logique mais enfermait le Théâtre dans une vision traditionnelle exempte d'audaces.

D'origine modeste, Ethuin avait un rapport très personnel avec l'argent. C'est le seul – nous semble-t-il - qui eut des scrupules à faire valser les deniers qui lui étaient confiés. D'où une période de stricte observance financière qui n'affectera pas outre mesure la qualité des spectacles. Quand Ethuin abandonnera son pupitre en 1989, il laissera une gestion saine mais dans laquelle les provisions nécessaires pour préparer les saisons à venir s'étaient réduites singulièrement. D'où pour ses successeur la nécessité de faire remonter le palier des financements que la ville s'était bien gardée de prévoir. Ce sera l'époque où deux « jeunes loups » vont bousculer les habitudes de la maison et lui donner des couleurs contrastées dont, d'une certaine manière, elle se pare encore.

À suivre, comme on dit, au prochain numéro : « Les jeunes loups »

nos documents :

Henri Geispitz vu par Kendall-Taylor dans son "Espalier normand"

André Cabourg recevant des mains du docteur Rambert les "Arts et lettres" en présence de Jean Lecanuet

(archive et collection privées)

 

 

 

 

 

 

 

 

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