Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Théâtre en Normandie

Nicolas Wapler et Jean-Christophe Blondel : de Claudel à Sophocle

26 Juin 2015 , Rédigé par François Vicaire

Nicolas Wapler et Jean-Christophe Blondel : de Claudel à Sophocle

Se situant, à vol d'oiseau, entre Berville-sur-mer et Honfleur, à quelques pas du marais Vernier, l'ancienne abbaye Notre-Dame de Grestain est un lieu magique qui mérite d'être redécouvert.

Il aurait pu sombrer dans l'oubli qui fut le sien dès le XVIII° siècle si ses derniers propriétaires ne s'étaient attachés à lui redonner un lustre digne des personnages qui ont marqué son histoire. Et en premier celui de la belle et énigmatique Arlette, mère de Guillaume le Conquérant qui y est inhumée avec un certain nombre des membres de sa famille.

Victime des vicissitudes des époques difficiles qu'elle a traversée, l'abbaye a connu un destin agité. Brûlée, pillée, démantelée, elle retrouva un peu de sa gloire avec le séjour de Charles VII qui profita de l'occasion pour signer l'ordonnance prescrivant l'enquête sur le procès de Jeanne d'Arc.

Un épisode qui n'empêcha pas, pour autant, l'abbaye qui avait été un phare tout autant spirituel que culturel de péricliter doucement jusqu'à ce que la révolution lui soit définitivement fatale. Passant entre des mains pas toujours éclairées, elle sombra dans l'oubli et se transformera prosaïquement en bâtiments de ferme.

Il faudra l'arrivée de la famille Wapler pour que les neuf siècles d'histoire qui s'étaient accumulés dans ces ruines trouvent une nouvelle vocation. Ainsi, dans ces murs autour desquels rodent quelques ombres fantomatiques, Nicolas Wapler s'est donné pour mission non pas de faire revivre l'histoire ou la légende mais d'apporter à ce cadre dont les beautés restent merveilleusement évocatrices, cette part de rêve et de réflexion qui s'appelle le théâtre.

Un nouveau festival d'été ?

Pour Nicolas Wapler, il s'agit plus simplement comme il le dit lui-même, de « faire du théâtre à Grestain ». Donner aux mots le pouvoir évocateur qui permet d'animer un endroit qui s'était endormi et puisse se réveiller grâce aux applaudissements du public. D'où l'idée d'une programmation qui échappe à la facilité et qui soit à la mesure d'une qualité d'exigence que réclame la grandeur du lieu.

L'année dernière Jean-Christophe Blondel y avait présenté « L'Echange » de Claudel. Il y revient cette année pour tenir un pari qui échappe à la complaisance, celui de monter « Oedipe à Colone » de Sophocle. C'est en même temps une belle aventure théâtrale pour le metteur en scène et pour les comédiens qui doivent trouver le ton juste pour un texte qui pourrait tomber dans l'emphase et qui ne doit jamais frôler le quotidien sans trop s'y abandonner. C'est le travail auquel s'est astreint Nicolas Wapler lui-même qui a entrepris de réaliser une nouvelle traduction de l'oeuvre de Sophocle :

« Composée par Sophocle lorsqu'il avait quatre-vingt-dix ans, « Oedipe à Colone » est sans doute la plus profonde et la plus émouvante des trois pièces de sa trilogie thébaine… c'est celle, aussi, ou l'on trouve la forme la plus achevée de sa pensée…. Pour rendre dans une absolue fidélité la fraîcheur de l'original et sa clarté j'ai essayé dans ma traduction de m'en tenir, d'une part, aux tournures et au débit du langage « parlé » et de l'autre privilégier la versification à nombre impair de syllabes qui produit justement un rythme naturel proche du langage parlé ».

Partant de ce postulat, on pourrait dire technique mais qui détermine toutes les intentions du metteur en scène, Jean-Christophe Blondel a conçu une mise en espace qui joue avec les voix, les musiques et un choeur qui aura la particularité de venir des gradins :

« Tout se passera comme si la pièce naissait du public en réaction à l'arrivée des deux mendiants – Oedipe et Antigone - qui profanent l'espace vide de la scène. Sophocle mettait en scène le citoyen dans une réflexion sur la vie et l'histoire de la communauté. La scénographie va s'en inspirer et plus souterrainement d'une origine rêvée du théâtre, du passage de la prière au récit et d'une certaine manière d'un culte narratif dont s'extrairont certains acteurs pour les besoins de la narration ».

Ainsi, venue du fin fond de l'histoire des hommes la pièce rejoindra les préoccupations de ceux qui, il y a près de mille ans, bâtirent cette abbaye et, d'une certaine manière, renouer avec la spiritualité de ses origines.

Notre photo : Nicolas Wapler devant "son" abbaye

Abbaye Notre- Dame de Grestain (27210 Fatouville Grestain) – Vendredi 3 et samedi 4 juillet à 20h30 (en plein air) – Réservation 02 32 57 72 10

Pour connaître les accès à l'abbaye de Grestain et l'ensemble de la saison 2015 , consulter le site www.abbaye-de-grestain.fr

Lire la suite

« L'Ecole Harmonique » : le bonheur d'être et le plaisir de jouer

23 Juin 2015 , Rédigé par François Vicaire

« L'Ecole Harmonique » : le bonheur d'être et le plaisir de jouer

C'est enfoncer des portes ouvertes de dire que la culture – et la musique en particulier – est un facteur de développement intellectuel et social. Encore faut-il permettre de s'y consacrer d'une manière qui ne soit pas épisodique ou construite au grè des disponibilités familiales ou scolaires.

En partant de cette évidence et en prenant pour exemple le modèle vénézuelien « el sisterna », dont le chef d'orchestre Gustavo Dudamel est une des figures emblématiques, Vincent Dumestre et « Le poème harmonique » ont décidé de s'attaquer au problème en s'appuyant sur une pédagogie ouverte et innovante qui facilite l'entrée dans le monde de la connaissance et donc du bonheur.

Vincent Dumestre et son équipe ont donc décidé de mettre en place une « Ecole harmonique » destinée aux enfants des quartiers moins favorisés que d'autres.

L'expérience a débuté en début de cette année avec une soixantaine d'élèves de l'école Debussy sur le plateau de Rouen au coeur de ce qu'on appelle pudiquement une « zone urbaine sensible ». S'insérant dans un réseau d’éducation prioritaire, elle accueille depuis la dernière rentrée des enfants issus, en majorité, de l’immigration et qui représente un terreau sur lequel de jeunes pousses ne demandent qu'à s'épanouir. En rupture de connaissances dans un univers qui leur est, à priori, étranger, ces jeunes ont ainsi la possibilité d'aborder la musique en général, puis progressivement celle considérée comme classique. Le tout s'inscrivant dans un dispositif de forma­tion d'une manière régulière -- trois à quatre fois par semaine - et dans la durée - au minimum trois ans - en collaboration étroite avec les établissements scolaires.et les enseignants.

Cette année à l'occasion de la fête de la musique, ce sont les élèves de l'Ecole Debussy qui ont ouvert le feu avec deux concerts, l'un au Hangar 23, l'autre à la belle et trop méconnue chapelle du collège Fontenelle.

Du carton à la réalité

Deux événements pour ces jeunes enfants dont l'initiation a débuté avec des instruments en carton sur lesquels ils ont fait leur premières armes de musicien d'orchestre puis sur de véritables instruments (violons, violoncelles etc.) mis à leur disposition par « Le Poème Harmonique ». Un investissement important réalisé grâce à l'aide du fonds d'expérimentation pour la jeunesse au ministère de la Culture.

Pour les enfants, cette approche en réelle était une nouveauté qu'il fallait apprivoiser mais en quelques mois ils ont fait preuve d'une maîtrise de la pratique musicale qui pour être encore balbutiante n'en est pas moins très prometteuse.

Bien évidemment leur répertoire est encore limité mais les chants, les petites pièces d'orchestre, les exercices rythmiques qui constituent encore leur programme représentent une excellente approche des plaisirs plus élaborés qui leur sont promis.

Soutenus par Antoine Sergent et Marion Bretteville, deux musiciens du « Poéme harmonique » et par les enseignants de Debussy, ils se sont impliqués totalement dans le projet et les concerts qu'ils ont donnés ont été la meilleure démonstration d'une expérience réussie qui ne demande qu'à se prolonger.

« L'Ecole harmonique» se donne cinq ans pour que tous les élèves de l’école élémentaire De­bussy - du CP au CM2 – qui participent à ce vaste programme musical soient professionnellement opérationnels.

C'est un travail qui s'inscrit dans le temps et dans le partage. Ainsi, en 2015-2016, les élèves actuellement qui y sont impliqués poursuivront leur formation musicale en CE1, et les nouveaux élèves de CP intégreront eux aussi l’École harmonique.

Alliant le plaisir à l'étude, le projet qui est d'ores et déjà bien en place est pour les jeunes du plateau une belle expérience qui se double d'une aventure humaine particulièrement gratifiante. Il suffisait de voir, au cours d'un des deux concerts dont ils ont été les vedettes combien l'implication personnelle qu'ils ont mise dans un travail d'équipe dépasse le simple exercice musical.

En effet, plus que de manier les notes elles-mêmes et de ce qu'on peut leur faire dire, ils ont découvert que les individualités pouvaient se fondre dans un ensemble cohérent dont chacun pouvait prendre sa part de réussite personnelle.

Un principe qui favorisera peut-être l'éclosion de nouveaux talents mais à coup sûr de nouvelles vocations d'auditeurs éclairés.

Photo de Benjamin Girard

Lire la suite

De Rameau à Haendel : les plaisirs renouvelés de Mireille Podeur et Orlando Bass

21 Juin 2015 , Rédigé par François Vicaire

De Rameau à Haendel : les plaisirs renouvelés de Mireille Podeur et Orlando Bass

Après avoir été en Normandie parmi les premières à oeuvrer en faveur de la musique baroque avec son ensemble, (elle fut, entre autre, à l'origine de la reprise de « Euridice » de Péri qui est considéré comme le premier ouvrage sur lequel ont été jetées les bases de ce qui deviendra l'opéra et qui fut donné (et c'était aussi une première à la chapelle du lycée Corneille) , Mireille Podeur a rompu avec les falaises normandes pour l'exil. Encore qu'il soit difficile de parler d'exil quand on rejoint la direction du département baroque du Conservatoire National de Région à Limoge. C'est là qu'elle eut l'occasion de faire connaissance avec Orlando Bass un jeune musicien qui y suivait les classes de piano, écriture, accompagnement, violon alto, et musique de chambre. Nanti de tous les diplômes que son talent lui accordait, le jeune claveciniste abandonnera les beautés limousines pour le Royal College of Music de Londres puis le Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris avant d'entamer une carrière particulièrement prometteuse et d'engager avec Mireille Podeur une précieuse collaboration. Dans le même temps, il poursuit des études de chimie et s'abandonne volontiers aux plaisirs du jazz et de l'improvisation. Et l'improvisation, c'est un peu, en dépit de la rigueur de la démarche, ce à quoi nos deux brillants clavecinistes se sont livrés en réalisant des transcription pour deux clavecins sur des pièces de Rameau. Un travail à la faveur duquel, disent-ils, ils se sont vite pris à « un jeu souvent proche de l'improvisation comme les musiciens la pratiquaient à l'époque de Rameau ». Il en a résulté un CD sorti chez « Maguelone » en mai 2014.

Il a été si parfaitement accueilli que Mireille Podeur et Orlando Bass, forts des affinités musicales qu'ils se sont découverts réciproquement, ont décidé de les prolonger avec Haendel à travers la transcription de six concerti grossi de l'opu 6 qu'ils vont enregistrer, toujours chez « Maguelone » dans le mois qui vient. Ils y travaillent actuellement à Chaumont- en- Vexin à « L'Atelier du clavecin » de Laurent Soumagnac. Au cours de cette résidence, quelques auditions publiques leur ont déja apporté la confirmation du bien-fondé de leur démarche. On y trouve déjà la virtuosité lumineuse et la richesses de couleurs harmoniques qui s'imposent dans la souplesse d'un style d'une grande élégance.

Ils ont, de plus, la chance de trouver chez Laurent Soumagnac deux instruments dont l'un deux appartient véritablement à l'histoire de la musique. C'est, en effet, un clavecin anonyme mis au grand ravalement en 1748 par « Joseph Collesse » , école de facture lyonnaise de la seconde moitié du XVIIIème siècle sur lequel Soumagnac a passé des heures de restauration et de mise au point minutieuses, un travail pour lequel il a reçu le prix national "Restauration et conservation" de l'Institut National des Métiers d'Arts. Une performance qu'il a prolongé avec le second clavecin qui est la copie exacte du premier.

Le Vexin n'étant pas loin de la Normandie, Mireille Podeur y revient pour quelques incursions à Dieppe qui fut longtemps sa ville d'élection, notemment avec Orlando Bass en octobre 2014 pour une série de concerts dans le cadre de « Territoires baroques ». A l'occasion de ces « retrouvailles » avec la Normandie, , ils avaient joué au musée Ciry de Varengeville…. Une rencontre qui a trouvé ses prolongements dans un travail qu'Orlando Bass poursuit autour de l'univers musical du peintre-musicien… quand il en a le temps car, pour l'instant, Haendel prévaut. Dans un mois, tout au plus le nouveau CD qui lui est consacré sortira dans les bacs et voisinera avec celui du Rameau de l'année dernière dont les spécialiste estiment « qu'il renouvelle le point de vue par une lisibilité supérieure ».

Lire la suite

Bourquin : la peinture, c'est comme le chinois, ça s'apprend !

17 Juin 2015 , Rédigé par François Vicaire

Bourquin : la peinture, c'est comme le chinois, ça s'apprend !

Ningbo est une « petite » ville chinoise de huit millions d'habitants qui se situe à 200 kilomètres de Shangaï et à quelques milliers de la ville de Rouen avec laquelle elle est jumelée. Un partenariat qui, on s'en doute bien, ne favorise pas des rencontres fréquentes et prolongées. C'est pourtant ce qui est arrivé à une quinzaine d'artistes rouennais ou travaillant sur Rouen qui ont eu l'occasion d'envoyer leurs œuvres à l'un des deux plus importants musées de cette ville totalement reconstruite et qui a perdu l'essentiel de son cadre originel pour se lancer dans une urbanisation exceptionnelle. C'est en tout cas l'impression ressentie par Jean-Pierre Bourquin qui faisait partie des heureux élus et qui, avec une autre artiste rouennaise, Maryse Pieri a fait le voyage pour accompagner les œuvres choisies.

Bourquin n'a pas été dépaysé par le gigantisme de la ville dans la mesure où il effectue de fréquents séjours aux Etats-Unis en autres à Atlanta où il est accroché chez Timothy Tew. Toronto, Stockholm, Gêne, Cologne ou encore le Grand Palais à Paris font partie des nombreuses étapes qui, au gré des expositions, lui permettent de sillonner le monde. Il en revient avec des impressions qu'il trace en de grands espaces colorés qu'il jette sur des supports allant de la toile à l'acrylique en passant par le papier marouflé. Une manière d'affirmer sa totale indépendance dans une production d'une grande richesse.

Après avoir découvert la gravure qui fut de ses premières amours, il passa par les étapes d'une inspiration qui s'alimentait à toutes les expérimentations. Il en est résulté une notion très personnelle qu'il cultive avec bonheur…. celle du plaisir de jouer avec les couleurs… pour la couleur. Un principe qui s'apparente à cet expressionisme abstrait dont des personnalités comme Jason Pollock ou Rothko furent les piliers et sur lesquels s'est définie la nouvelle peinture américaine.

Depuis, entre ses cours à l'Ecole des Beaux-Arts de Rouen et les expositions qu'il élabore dans sa « campagne » nichée au coeur du Pays de Bray, Jean-Pierre Bourquin laisse libre cours à ce qu'on pourrait appeler une « sérénité indépendante » qui lui permet d'échapper aux courants et aux modes.

Une cimaise rouennaise en Chine

C'est à l'occasion de la visite à Rouen d'une délégation chinoise que la responsable culturelle du groupe a décidé de faire son marché pictural en rencontrant un certain nombre de responsables, galiéristes et artistes pour constituer en quelque sorte une cimaise rouennaise qui prendrait place le temps d'une exposition dans ce musée étonnant qui a été pensé et construit à partir des vestiges de l'ancienne ville pour laisser place véritablement à un monde nouveau. Un principe qui illustre parfaitement la dualité qui existe en Chine entre la tradition et la modernité et donne ce curieux mélange dans lequel le figuratif et l'abstraction se côtoient et qui est à l'image des choix qui ont été faits.

Ils sont 19 à avoir été choisis. Ce sont Marie-Cécile Aptel, Philippe Argatti, Thomas Barbey, Gérard Haudruc, Anne-Marie Haudeville, Albane Hupin, Antoine Josse, la photographe Isabelle Lebon, Jean-Pierre Lemaire, Rodolphe Mabille, Jennifer Mackay, Yves Michel, Marc Percheron, Jane Planson, Terebran-Nicolas Titea, Aurélie Sement (vidéaste), Claude Turquer, Maryse Pieri et donc Jean-Pierre Bourquin. Ces deux derniers sont les seuls à avoir accompagné leurs œuvres à Ningbo. Ce fut pour eux l'occasion de découvrir un pays et surtout un public très ouvert mais parfois aussi très interrogatif à l'image de cette visiteuse qui demanda à Bourquin de lui expliquer ce que signifiaient ses abstractions…. Le peintre pris de court par l'innocence de la question se borna de lui répondre à la manière de Picasso :

« la peinture, c'est comme le chinois… ça s'apprend ! »

Lire la suite

Karine Deshayes et Laurence Equilbey, la parfaite complémentarité

14 Juin 2015 , Rédigé par François Vicaire

Karine Deshayes et Laurence Equilbey, la parfaite complémentarité

De Régine Crespin qui avait tout compris à Jessye Norman qui passa à côté, toutes les cantatrices – qu'elles soient mezzo-colorature ou soprano dramatique – ont abordé « Les nuits d'été » de Berlioz tant cette œuvre met parfaitement en valeur la beauté d'un timbre et la musicalité de ses interprètes. Les unes en ont donné des versions qui restent fidèles à la lumière épurée d'une œuvre pétrie d'émotion alors que d'autres se sont lancées dans des versions lyrico-déclamatoires confondant le style et l'intention.

Karine Deshayes, quant à elle, se situe très parfaitement dans la première catégorie.

L'interprétation qu'elle a donnée à l'Opéra de Rouen de ces six pièces autour des poèmes de Théophile Gautier constitue un petit bijou d'élégance, de sobriété et d'émotion contenue qui résume véritablement cet « art français » de la mélodie. Berlioz, ce grand déchiré, joue avec les transparences et les fluidités, la pudeur et la tendresse, des notions qui s'inscrivent dans la droite ligne de sa Marguerite de la « Damnation ». Karine Deshayes y est parfaite d'élégance, d'intériorité, voire de fragilité. Avec un phrasé dont on ne perd rien et dans les éclats mordorés d'une timbre qui a tendance à s'éclaircir, elle pare son chant d'admirables demi-teintes (« son spectre à la rose » est sublime). Son interprétation se situe à la juste place d'un style fait d'une grande sobriété sans pour autant négliger les frémissements du romantisme.

Il faut dire qu'elle trouve chez Laurence Equilbey, à la tête de l'excellent orchestre de l'opéra, une parfaite complémentarité d'intentions. Là encore, fluidité et transparence nimbent un discours musical dont les élans se retiennent et qui contredisent étrangement les fébrilités de « l'Athalie » qui composait la seconde partie de ce programme

Cette œuvre de Mendelssohn très peu connue (mais on peut se demander si elle mérite de l'être plus) est une sorte de pièce hybride dans lequel la musique et les textes de liaisons (de Racine quand même!) se partagent, si l'on peut dire, l'intérêt.

Les élégances de cette cantate de circonstance fleureraient bon leur « prix de Rome » si jamais le compositeur avait séjourné à la villa Medicis autrement que pour y rencontrer Berlioz et il faut admettre que son académisme est terriblement daté. Heureusement, Laurence Equilbey s'emploie autant qu'elle le peut à en gommer les rodomontades et permet à l'ensemble de se laisse écouter sans passion excessive mais sans déplaisir véritable. Tout cela grâce à un orchestre qui joue admirablement avec une pâte dont Laurence Equilbey sait maîtriser les chatoiements et grâce aussi à une belle masse chorale, dirigée par Christophe Grapperon, qui fait alterner les plages élégiaques à des instants grandioses, voire grandiloquents qu'elle porte avec une belle cohésion. Ils permettent, de plus, à Madjouline Zeran, Marie-Georges Monet et surtout Katia Velletaz qui fait valoir un timbre d'une belle solidité, de s'affirmer avec vaillance dans leurs emplois de solistes.

Enfin, il y a Racine dont de larges extraits sont confiés à Mathieu Genet qui a la périlleuse mission de hisser cette versification racinienne au niveau d'une musique intérieure qui, en réalité, se suffit à elle-même.

Mais il reste Berlioz qui avec ses « Nuits d'été », entre texte et musique, atteint justement à cette adéquation parfaite que Deshayes et Equilbey portent à ce point d'évanescence qu'on appelle la poésie.

Lire la suite

Cartier-Bresson à Jumièges : aller plus loin que le sujet

11 Juin 2015 , Rédigé par François Vicaire

Cartier-Bresson à Jumièges : aller plus loin que le sujet

On peut imaginer que la dame au chapeau, la main en visière, qui scrute du haut de la côte Sainte-Catherine le paysage sinueux de la Seine essaie de surprendre au détour d'un méandre du fleuve la silhouette de l'abbaye de Jumièges.

Elle symbolise,l'art de la photographie qui est de savoir aller plus loin que le sujet lui-même.

Henri Cartier-Bresson fut de ces artistes de l'objectif qui ont donné à la photographie quelques unes de ses plus belles illustrations devant lesquelles l'art de a suggestion peut est aussi forte que celle de la représentativité.

On va pouvoir s'en convaincre à travers la grande exposition qui lui est consacrée à Jumièges sous le titre générique mais singulièrement éclaté de « Paysages ». (du 13 juin au 20 septembre)

Les paysages, comme les êtres, Cartier-Bresson les a traqués aux quatre coins du globe regardant le monde vivre, et parfois mourir, avec la curiosité de l'ethnologue et la tendresse du poéte.

Ce sont 105 photographies noir et blanc, encadrées, sélectionnées personnellement par Henri Cartier-Bresson qui sont présentées dans ce cadre se prêtant admirablement Vue essentiellement à l’étranger, du Japon à l’Allemagne en passant par la Corée où elle était encore accrochée au premier trimestre 2015, à Séoul, l'exposition est un événement.

Cela fait dix ans maintenant que Cartier-Bresson a posé définitivement son appareil photo. Mais la présentation de ses œuvres dans le logis abbatial, magnifiquement restauré, constitue une sélection de l'énorme production de celui que l'on considère comme un des premiers et l'un desplus représentatifs du photojournalisme.

« Paysages » comprend des œuvres allant des années trente jusqu’à la fin du XX° siècle. Certaines offrent des perspectives de découvertes car rarement montrées, la plupart des autres sont connues dans leur individualité mais rarement réunies dans une vision globale voulue par l'artiste. Autant dire que la découverte est double et passionnante.

Au gré de de ce voyage dans le temps, le visiteur peut approcher une dizaine de thématiques. Arbres, neige, brume, sable, toits, rizières, trains, escaliers, ombres et lumières magnifiées par le noir et blanc déroulent un parcours tout au long duquel la présence de l'homme, même si elle n'est pas toujours directement saisie, transparaît à travers le regard de celui qui fut un grand humaniste de l'art photographique.

Lire la suite

Les drôles oiseaux de Maurice Atttias prennent leur envol

11 Juin 2015 , Rédigé par François Vicaire

Les drôles oiseaux de Maurice Atttias prennent leur envol

Les travaux de fin d'année de la classe de Maurice Attias offrent à chaque fois des surprises et à chaque fois ils ravissent par leur originalité, par leur ton délibérément provocateur et en même temps par une qualité scénique qui échappe à la simple démonstration de travaux d'élèves. Peut-on d'ailleurs parler d'élèves quand on voit cette jeune et nombreuse équipe assumer avec une vaillance à toute épreuve des textes et des situations qui vont bien au delà du travail d'école.

Cette année, fort d'avoir à sa disposition une salle qui réponde à ses attentes, Attias a prévu trois séances. Les deux première étant en quelque sorte destinée au public et la troisième particulièrement consacrée au travail des membres d'un jury qui avait fort à faire pour démêler l'écheveau dans lequel les natures se côtoient, se frottent les unes aux autres et tentent par leur personnalité et leur jeu de sortir du lot.

Comment peut-on en effet extirper de tant de qualités diverses les éléments qui feront peut-être demain les beaux soirs du théâtre ?

En fait, Maurice Attias joue les diables bienveillants en mettant en présence des natures différentes, riches en promesses ou encore à la limite de quelques balbutiements qui ne demandent qu'à s'affirmer. Sa grande adresse est de donner à chacun des jeunes comédiens les moyens de mettre en valeur les facettes de son talent en devenir et de dessiner les silhouettes, en appuyant sur des qualités qui ne demandent qu'à s'épanouir.

C'est tout à la fois un étonnant travail collectif mais aussi une démarche qui reste individuelle pour chacun d'eux

Mais c'est surtout - et ils ne nous en voudront pas de le souligner - la part qu'ils doivent à leur professeur dans leur naissante réussite.

En fait la grande qualité de ce spectacle, en dehors du fait que chacun des éléments qui le constitue s'y montre à la hauteur des attentes que l'on met en eux c'est la qualité, l'intelligence, le punch que Maurice Attias imprime à sa mise en espace. Il y a du rythme, de l'idée, du panache et de l'humour dans ce spectacle qui est un véritable feu d’artifices orchestré avec un maestria remarquable.

En fait, Maurice Attias donne à ses drôles d'oiseaux que sont ses élèves les moyens de prendre leur envol. Pas étonnant qu'ils fassent planer les salles !

Théâtre des Deux-Rives/CDN – Ce soir et Vendredi 12 juin à 19h30

Lire la suite

Les itinéraires du coeur d'Emmanuel Noblet

9 Juin 2015 , Rédigé par François Vicaire

Les itinéraires du coeur d'Emmanuel Noblet

C'est ce qu'on pourrait appeler un véritable itinéraire du coeur que celui qu'entreprend Emmanuel Noblet avec « Réparer les vivants », un spectacle qui, dans un premier temps, va partir pour Avignon pendant tout le mois de juillet à « La condition des soies » puis à la rentrée à Rouen au Centre Dramatique de Haute-Normandie en attendant la capitale qui se profile heureusement dans ses perspectives.

On connaît bien Emmanuel Noblet à Rouen. On a pu suivre l'évolution d'une carrière solide, intelligente et sans concession de cet ancien élève de Maurice Attias qui est passé, entre autres, chez Alain Bézu, chez Catherine Delattres ou chez Yann Dacosta, avant que la télévision et le cinéma ne lui ouvrent de nouveaux et de plus larges horizons.

Parmi ceux-ci, « Réparer les vivants » est une aventure, qu'il va assumer seul en scène avec un texte fort dont les résonances vont bien au-delà de l'exercice littéraire et théâtral. C'est un épisode qui marque fortement de par les implications humaines que son sujet entraîne mais aussi par l'élaboration artistique périlleuse pour le comédien qui doit porter seul un texte dont on ne sort pas indemne.

De plus, le passage en Avignon, présenté dans la belle salle de la rues de la Croix est un atout et une chance de par les « retombées » qui risquent de braquer sur une carrière les projecteurs d'une notoriété déjà bien amorcée.

Tout a commencé par la lecture du beau livre de Maylis de Kérangal qui pose avec une grande pudeur les problèmes des transplantations d'organe et ceux si particuliers qui touchent à cet élément terriblement physique et en même temps totalement abstrait qu'est le coeur.

Emmanuel Noblet a été frappé par cette histoire dans laquelle une femme de cinquante ans reçoit le coeur d'un jeune homme de vingt ans avec tout ce que ce « détournement » physique peut avoir comme conséquence sur le psychisme de l'intéressée elle-même et sur celui de son entourage.

C'est à Paris, à l'occasion d'une lecture à la « Maison de la poésie », qu'Emmanuel Noblet a rencontré Maylis de Kérangal. Le comédien avait déjà eu l'occasion de s'immerger dans un sujet dont la beauté du texte et la limpidité du style lui avaient immédiatement parlé. Le fait que cette jeune auteure, havraise de naissance, ait fait une grande part de ses études à Rouen a favorisé le courant qui est passé immédiatement entre la romancière et le comédien. D'ailleurs Emmanuel Noblet préparait déjà dans sa tête le projet de donner au livre un prolongement par une lecture qu'il mènerait seul en scène. Maylis de Kérangal y a souscrit d'emblée et à donné sans hésitation les droits d'adaptation de son livre et sa mise en espace.

L'idée étant lancée, il fallait la concrétiser. David Bobée – dont on ne dira jamais assez les implications qu'il s'efforce à donner aux jeunes projets - s'y intéressa d'assez près pour que le CDN prit une bonne part de la production dont le séjour avignonais, ce qui n'est pas la moindre chose quand on sait combien il n'est pas particulièrement économique de s'installer dans les remparts.

Et parmi les bonnes fées qui se sont penchées sur le berceau de cet enfant au coeur si neuf, il s'est trouvé Véronique Alamichel qui a bousculé les emplois du temps de « La Rotonde » à Petit-Couronne pour permettre à Emmanuel Noblet et à son équipe de travailler pendant une semaine en toute tranquillité dans un cadre dont la configuration rejoint d'une certaine manière celle de « La condition des soies ».

Ainsi, alors qu'Emmanuel Noblet songeait, sans trop y croire, à mener en solitaire un acte théâtral dans lequel il se sentirait impliqué en tant qu'homme et comédien, le rêve est devenu une réalité terriblement tangible.

En effet, la semaine dernière, entre deux répétitions, il a passé une matinée au CHU de Rouen pour assister en direct à une opération à cœur ouvert. Voir un coeur palpiter jusqu'au moment oû, pour le réparer, on demande à une machine de prendre le relais avant que de le voir rebattre pour une nouvelle vie est une manière de toucher du doigt une forme de l'éternité. C'est le moment, aussi, de se remémorer fugacement les quelques vers des « Chants du crépuscule » de Victor Hugo qu'Anna de Noailles mit en exergue de son « Coeur innombrable » :

« Murmurer ici-bas quelques commencements des choses infinies…. »

Lire la suite

Maurice Attias : il faut tenir ... et résister !

6 Juin 2015 , Rédigé par François Vicaire

Maurice Attias : il faut tenir ... et résister !

Maurice Attias : il faut tenir.

Même si c'est avec le sourire, c'est la consigne que Maurice Attias a coutume de donner aux élèves comédiens qui suivent sa classe d'art dramatique du conservatoire à rayonnement régional de Rouen : il faut tenir !

Et il sait de quoi il parle, lui qui depuis des années s'emploie à tenir contre vents et marées une notion d'enseignement à la fois libre et rigoureuse.

Cela fait, en effet, maintenant 17 ans qu'il a pris la succession d'Yves Pignot qui lui-même avait recueilli, après Jacques Mestre, ce qu'on pourrait appeler « l'héritage Chevrin » qui a tant marqué son époque. Les temps ont changé, les ouvertures sur le métier sont beaucoup plus rudes – si jamais elles furent faciles – les débouchés plus approximatifs mais les aspirations restent les mêmes et passent toujours par une approche individuelle des embûches que recèle un art auquel Maurice Attias prépare ses élèves bien au-delà d'un simple enseignement théorique. C'est à une véritable philosophie de vie en même temps qu'un apprentissage de toutes les composantes de leur futur métier qu'il inculque aux comédiens de sa classe.

Quand il fait les comptes, ils sont quelque 160 à s'être modelé entre ses mains. Certains sont entrés dans la carrière par la grande porte, d'autres ont pris des directions différentes, d'autres encore ont monté leur compagnie (une bonne dizaine ce qui est remarquable!), d'autres enfin ont intégré des écoles nationales de théâtre … Bref, le bilan est diversifié, à la mesure d'une formation ouverte, éclectique, enrichissante dont les travaux publics de la classe sont tous les ans la parfaite illustration.

Le spectacle que Maurice Attias et ses élèves présentent en chaque fin d'année est un bilan et une perspective. Les jeunes montrent le meilleurs de ce qu'il ont acquis pendant leur parcours rue Porte des Champs et en même temps se projettent vers un avenir professionnel fait de jeux et de risques qu'ils prennent dans un exercice théâtral quasiment pluridisciplinaire.

Un événement et une expérience !

En trois heures de temps, ces jeunes gens se livrent à une véritable préfiguration de ce « jeune théâtre rouennais » qu'Attias appelle de ses vœux. Il prolongerait, assure-t-il, un travail d'insertion qui serait tout à la fois une base de lancement et un aboutissement.

Dans cette perspective de mise en condition professionnelle allant au-delà du simple apprentissage, il a trouvé chez le directeur du Centre Dramatique de Haute-Normandie un appui déterminant :

« David Bobée aime les jeunes. Il a envie de les aider, de les voir vivre, de leur donner des occasions de jouer et de leur offrir les moyens de s'épanouir. En nous installant aux Deux-Rives où il nous accueille, nous avons la chance de jouer pour la première fois dans un vrai théâtre avec des infrastructures techniques et d'accueil mises à notre disposition. C'est un appui puissant et en même temps l'affirmation d'un véritable intérêt pour le travail que nous accomplissons et dont nous avons bien besoin ».

Ainsi, pendant trois jours (les 10, 11 et 12 juin à 19h30 aux Deux-Rives) Maurice Attias dans des conditions professionnelles optima va se trouver en mesure de mettre en évidence les objectifs fixés par la présentation des travaux.

« Il y a bien évidemment l'évaluation des niveaux par un jury de professionnels mais aussi la volonté d'éviter les passages de scène considérés comme une expérience formelle mais au contraire de les inscrire dans un projet dramaturgique avec au final, et c'est peut-être le plus important, de permettre à 16 comédiens en liberté d'acquérir cette autonomie qui favorisera leur épanouissement sur scène et dans la vie. »

Cette année, le thème est « Utopie#2Toutaristophane » en partant du travail que Serge Valletti a effrectué d'Aristophane à travers « Les grenouilles » et « Les oiseaux ».

« Nous avons proposé à nos apprentis-comédiens de réfléchir, d'imaginer, d'écrire, de metre en scène et de jouer leurs propres utopies. Cette triple exposition est une invitation que l'art, celui de lire le monde et de l'urgence de faire donnera à ces jeunes la force d'entreprendre »…

Et de résister, bien sûr !

Lire la suite

Lucrèce : pour Hugo, pour Dalle et surtout pour Bobée

1 Juin 2015 , Rédigé par François Vicaire

Lucrèce : pour Hugo, pour Dalle et surtout pour Bobée

En montant cette « Lucrèce Borgia » qui a vogué plus d'une centaine de fois en portant hauts les couleurs du CDN de Haute- Normandie, David Bobée avait deux caps importants à franchir : Victor Hugo et Béatrice Dalle.

Il s'est accommodé parfaitement du premier en le bousculant mais en lui gardant l'essence même de cette pâte tragique qui se tient toujours entre l'excès des situations et la hauteurs des sentiments. Même si le fond du texte se trouve parfois chahuté par la fougue juvénile d'un groupe de jeunes gens pour qui le dire passe après la sauvage animalité du mouvement, le « père Hugo » ne perd rien de sa force et de son impétuosité romantique. C'est si vrai que l'époustouflant combat de la pieuvre extrait des « Travailleurs de la mer », offert à Catherine Dewitt, par Bobée y trouve tout naturellement sa place. Négroni qui, dans la pièce n'est qu'une comparse, devient grâce à une Dewitt, impériale, un personnage à part entière qui fait passer un souffle tragique qui, il faut bien le dire, compense celui, plus réservé, de Béatrice Dalle.

Car il y a Béatrice Dalle !

Et c'était un pari pour cette bête de cinéma d'affronter les périls du « live » et de passer avec tous les risques que cela comporte à l'acte théâtral en s'y montrant à la mesure de ce qu'on attendait d'elle.

Autant dire qu'elle était justement « attendue au tournant ». Mais elle a négocié ce virage dans sa carrière avec beaucoup de crânerie et d'intelligence. Cette mutation artistique lui a permis de laisser dans l'ombre la Betty de « 37°2 le matin » pour mettre sa Lucrèce en pleine lumière.

Et quelles lumières !

Tout le spectacle est nimbé dans un univers contrasté, frénétique et d'une beauté qui se renouvelle constamment. David Bobée est un magicien qui met en place une esthétique d'une grande beauté et qui ne perd jamais de vue le fil des dramaturgies qu'il installe et qui comportent de très beaux moments. Il en va, ainsi, de cette sauvage et sublime séance de lapidation aquatique autour de Lucrèce et du bal chez la Négroni transformé en un véritable moment fellinien dont Catherine Dewitt est la grande prétresse.

De ce monde agité de soubresauts tragiques mais frémissant en même temps d'une grande juvénilité jaillissent des gerbes d'eau qui sont comme des fulgurances poétiques. David Bobée a mis en place un spectacle dans lequel les lumières, la musique, les chorégraphies tiennent une place primordiale.

Au milieu de ce paroxysme scénique, Dalle retient l'attention. Elle prend admirablement les lumières qui mettent en valeur un physique à la fois tragique et vulnérable. Cet élément non négligeable de son personnage est mis au service d'un jeu très retenu presque en réserve et donne à sa Lucrèce plus de distance que de véritable hauteur comme si elle était tétanisée par l'envergure de l'emploi qu'on lui a confié. Mais jouant avec une très riche palette de sentiments qui va du désespoir à l'abandon, elle révèle de beaux éclats de fureur dans lesquels elle puise des ressources dramatiques très convaincantes.

Elle est entourée d'une équipe de jeunes gens plus danseurs, circassiens ou gymnastes que comédiens mais qui sont d'une telle beauté plastique et si parfaitement à l'aise dans l'espace aquatique qu'ils occupent, qu'on ne pense pas un seul instant à leur en vouloir quand ils prennent parfois quelques libertés dans leur manière de servir le texte.

Il suffit de les voir pour comprendre et être conquis !

Catherine Dewitt qui même fugacement s'impose durablement dans les esprits, Alain d'Aaeyer, et Jérôme Bidaux sont solides et remettent à sa place le jeu théâtral sans oublier Pierre Cardonnet dont le rôle est écrasant.

Dans ce spectacle, il y a Hugo certes, Dalle évidemment mais surtout Bobée qui est le maître d’œuvre d'une fresque éblouissante et sensuelle que n'auraient pas renié ces somptueux et sanglants esthètes que furent les Borgia

photo : Arnaud Bertereau

Lire la suite