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Théâtre en Normandie

Thomas Schetting et Gul de Boa : une belle complémentarité d'intention

29 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

Thomas Schetting et Gul de Boa : une belle complémentarité d'intention

Dans un capharnaüm maîtrisé, deux personnages hauts en couleur et, tout au moins pour l'un d'eux fort en gueule, évoluent au milieu des souvenirs de l'un et les réminiscences musicales de l'autre.

Thomas Schetting et Gul de Boa sont deux complices, deux natures qui se rejoignent et se complètent et qui, avec ce spectacle qui leur ressemble comme deux gorgées de bière, et qu'ils présentaient au « P'tit Ouest », donnent libre cours à une parole qui ne s'embarrasse pas de périphrases.

Tout fonctionne – et parfaitement bien – autour des textes de Thomas Schetting. En fait de textes, ce sont des aphorismes, des réflexions, des idées jetées sur une trame tissée à grands traits et qui déroulent leur cheminement parfois cahotique en suivant les idées fixes d'une nature éprise d'indépendance.

Mais il ne faut pas s'y tromper. Schetting ne parle pas à tort et à travers et s'il soliloque sur tout ce n'est jamais pour rien.

Derrière le propos volontiers iconoclaste qui lui permet d'enfoncer des portes qu'il laissent grandes ouvertes pour faire entrer le souffle d'une grande liberté de pensée, il suit une logique qui s'élabore autour de propos très intelligemment menés.

C'est un monologue souvent drôle, parfois émouvant, toujours juste et totalement sincère dans lequel le comédien se libère dans une suite de variations sur la vie et sur le monde. Et cette somme de réflexions pourrait donner l'impression de partir dans tous les sens si, au bout du compte, cette logique apparemment improbable ne se révélait pas soigneusement contrôlée.

Au milieu de souvenirs qui surgissent et qui sont catapultés comme des urgences, cette étonnante digression aborde tous les problèmes : l'amour, le monde, les femmes, la politique, la solitude, la tendresse.

Schetting est un poète. Il chante, il crie, il exulte. Il éructe parfois et on sent bien chez lui cette nécessité de dire les choses avant qu'elles ne s'enfuient. C'est un bel exercice d'introspection et un excellent travail de comédien.

En contre-point – on devrait dire en contre-chant – il y a Gul de Boa.

Sa participation physique et musicale ponctue, souligne et apporte au texte une couleur qu'il enrobe d'improvisations, elle aussi contrôlées. Un petit regret vient qu'il n'interprète qu'une seule chanson mais le texte est priordial et la musique le suit et le commente. Avec Thomas Schhetting, elle forme un tout qui se complète parfaitement. Il y a entre ces deux compères une entente, une complicité d'intentions permanente qui fait que ce spectacle qui s'appelle « Du coq à lames » pourrait grâce à cette parfaite complémentarité dans l'échange devenir « Du troc à l'âme ».

Photo de Guillaume Painchault

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« Les enfants dans la résistance » : un jeu de piste en forme d'alerte

25 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

«  Les enfants dans la résistance » : un jeu de piste en forme d'alerte

Il n'est jamais trop tard pour se souvenir même si les témoignages viennent de loin et surtout s'ils se trouvent être, par le biais d'événements brûlants tels qu'on en connaît actuellement, en prise directe avec l'actualité.

Alain Fleury et son équipe de « Alias Victor » s'y consacrent en sillonnant les établissements scolaires avec un spectacle qui est tout à la fois une grande leçon de vie et une alerte.

Jusqu'au sacrifice

Prenant pour point de départ le livre de Philippe Chapeleau (Editions Ouest-France), « Les enfants dans la résistance » qui révèle – et c'est le cas même pour beaucoup d'adultes - le rôle déterminant que jouèrent des enfants âgés de 9 à 16 ans pendant la guerre, Alain Fleury a construit un parcours qui a l'avantage de faire découvrir à des générations à qui rien ne manque (et c'est tant mieux pour elles) la précarité d'un quotidien difficile et d'appréhender la force et les valeurs d'un engagement qui alla pour certains jusqu'au sacrifice ultime.

Le spectacle est assez vivant et par instant distrayant pour tenir l'intérêt et permet de suivre, sans tomber dans le didactisme, les étapes d'une évolution qui commence comme un jeu de piste et qui au fur et à mesure qu'il se déroule impose à de jeunes consciences une capacité de révolte qui devient un véritable acte de foi

De par une imprégnation familiale qui refusait l'inéluctable ou par des mouvements propres à aviver des sentiments généreux comme le scoutisme, ils s'engageront dans une aventure où ils joueront, tour à tour ou simultanément les rôles d'estafettes, de porteurs de plis et deviendront les auxiliaires privilégiés de leurs aînés. Certains même et très épisodiquement participeront à des attentats qui les mettront face à une responsabilité trop lourde pour leurs épaules.

Les amertumes de la réalité

A l'aide de projections, d'éléments de vidéo, de montages sonores et de témoignages reconstitués, on suit le déroulement de ce spectacle passionnant conçu pour des jeunes mais qui remet en place bien des éléments de réflexion chez les plus âgés.

Alain Fleury ne dissimule rien des difficultés du moment, des faiblesses et des héroïsmes obscurs qui ont fait la grandeur de la résistance et en même temps les petitesses d'une frange de la population qui, de quelque côté qu'elle se trouve, révèle des lâchetés, des trahisons, des dénonciations mais aussi de pauvres victoires dérisoires. Il en va ainsi de ce jeune garçon recueilli par des prostituées qui le cachent et le sauvent et qui les verra à la libération emmenées, tondues et livrées à la vindicte populacière.

De ce jour, le regard de l'enfant deviendra celui d'un homme confronté aux amertumes de la réalité .

Mené avec une grande sincérité et une belle mobilité par Alain Fleury, Laurent Mathieu, Thomas Rollin et Karine Préterre, « Les enfants dans la résistance » reconstitue la réalité et la violence d'un monde qui se bat pour sa liberté.

Ce spectacle révèle d'authentiques moments d'émotion quand, entre autres, des jeunes de l'assistance se substituent aux comédiens dans la lecture de lettres adressées à leur famille par des condamnées à mort qui ont pratiquement leur âge.

Ou encore quand un personnage fait taire ses ressentiments pour libérer cette capacité d'oubli et de pardon qui est peut-être le plus bel acte de résistance qu'on puisse souhaiter à un être humain.

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La beauté est plus forte que la barbarie

24 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

La beauté est plus forte que la barbarie

Le drame bruxellois nous remet en mémoire une réflexion qui pourrait s'adresser aux décideurs, de quelque bord qu'ils soient, qui à chaque fois que l'on parle économie le font sur le dos de la culture en rognant consciencieusement son budget.

Elle nous vient d'Italie où Matteo Renzi a décidé, face au terrorisme, de mettre en place une opération concernant la police mais aussi, et d'une manière qui pourrait sembler plus surprenante, la culture et les jeunes.

C'est une décision qu'il a prise après les attentats de Paris. Le chef du gouvernement italien, en effet, a alors annoncé un accroissement significatif des dépenses prévues pour 2016 et qui seront partagées en parties égales entre sécurité et vie culturelle.

Concrètement 500 millions d'euros supplémentaires seront consacrés à la cyber-sécurité et à la modernisation des forces de police et 500 millions supplémentaires iront aux forces armées italiennes. Parallèlement à ce qu'on pourrait appeler cet effort de guerre va se compléter par celui de l'esprit. Les mêmes sommes, en effet, iront aux grandes villes et à leur périphérie et à des bourses d'études accompagnées d'une « carte culture » destinées à chaque jeune de 18 ans. Enfin, les Italiens auront la possibilité de consacrer au financement d'une association culturelle la part de leurs impôts (deux pour mille) qu'ils peuvent déjà réserver au financement d'une religion ou d'un parti politique.

Le propos de Monsieur Renzi est clair :

La pensée de l'Italie, qui résonne fortement à travers l'Europe et le monde est la suivante: pour chaque euro supplémentaire investi dans la sécurité, il faut un euro de plus investi dans la culture...
Ils détruisent les statues, nous voulons les casques bleus de la culture.
Ils brûlent les livres, nous sommes ceux des bibliothèques.
Ils imaginent la terreur, nous répondons avec la culture.
Il faut investir dans l'innovation, la culture, le sport et d'ajouter  la beauté est plus forte que la barbarie.
 
En France, on pourrait s'inspirer d'une philosophie alliant la réflexion à la solidarité en les adaptant à des réciprocités dictées par les événements. En prenant, pour exemple les dépenses qu'entraîne la construction de réalisations dont l'urgence n'apparaît pas d'une manière évidente en ces périodes difficiles (l'hôtel de la Métropole, par exemple), on pourrait imaginer que pour chaque euro destiné à améliorer notre sécurité ou à des dépenses superflues,  un même euro aille au développement de la culture chez les jeunes.

On peut rêver, non ? …  ou alors faut-il se faire italien ?

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Kaspar et Juliette » : vivre sa vie en jouant celle des autres

21 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

 Kaspar et Juliette » : vivre sa vie en jouant celle des autres

Présenté en avant-première au Grenier de la Mothe qui est une antenne intelligente de l'animation culturelle en pays de Bray, c'est un spectacle qui aurait très bien pu s'inscrire dans le cadre du festival « Art et déchirure ». En effet, « Kaspar et Juliette », que présente actuellement la troupe de l'Escouade sur un texte et dans une mise en scène d'Emmanuel Billy, s'inscrit parfaitement dans cet espace bien particulier qui traite des difficultés de personnes souffrants de handicaps plus ou moins lourds et à qui le théâtre offre des bouffées d'oxygène régenérecentes.

L'argument prend pour lointaine référence le fait divers historique de Kaspar Hauser, surnommé « l'orphelin de l'Europe » qui fut peut-être l'héritier du Grand-Duché de Bade et aurait été « gommé » du monde pour d'obscures problèmes dynastiques. L'histoire porte en elle tous les ingrédients du drame romantique au point d'avoir fasciné la littérature, le théâtre, le cinéma et la poésie. Mais si Emmanuel Billy a pris pour axe de départ cette énigme qui n'a jamais été élucidée avec certitude, son propos va bien au-delà.

Les personnages qu'il a imaginés ont aussi leur mystère. Ils sont à la recherche de leur identité profonde et font preuve, en même temps, d'une belle détermination à s'imposer dans un monde où la différence pose le problème de la reconnaissance mais aussi celui de sa propre acceptation de soi.

Emmanuel Billy entre de plain-pied dans la réalité des choses en engageant une réflexion sur les moyens de « sortir de la marge ». Ses personnages y parviennent en revendiquant ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent devenir avec tout ce que cette volonté implique comme nécessité de communication et en même temps entendent affirmer leur désir dans son sens le plus concret et impérieux.

« Kaspar et Juliette » évoque sans détour ces problèmes cruciaux en donnant à deux comédiens souffrant, chez l'un, d'un comportement parfois difficile et chez l'autre de difficultés visuelles, les rôles principaux dans lesquels ils peuvent se retrouver.

Mais il ne faut pas s'y tromper, « Kaspar et Juliette » ne relève pas de la thérapie de groupe. Même si Hervé Langbourg est à l'ESAT de Cailly et Priscilla Guillemain-Pain appartient à la troupe du Théâtre Euridyce de l'ESAT de Plaisance, ils sont l'un et l'autre des comédiens à part entière qui ne jouent pas leur vie mais prennent à leur compte avec un vrai talent celle qu'Emmanuel Billy a inventée pour eux.

D'ailleurs, le jeu de miroir est assez troublant pour brouiller les pistes mais on ne perd jamais de vue la réalité des comédiens. Celle qu'ils assument dans la fiction est suffisamment forte et bien menée pour que l'acte théâtral garde toute sa dimension.

C'est d'autant plus vrai qu'avec un intelligent jeu de panneaux mobiles, des projections et les lumières de Geoffroy Duval, la mise en scène sert parfaitement la performance d'acteurs. Ce professionnalisme affirmé reste avant tout l'élément essentiel du spectacle d'autant plus que Valérie Diome et Sophie Caritté apportent la solidité de leur talent et la maîtrise de leur sensibilité pour servir de point de repère et permettre à leurs camarades de jouer le jeu avec un naturel et une fraîcheur d'intentions absolument convaincante. Le public s'y laisse prendre avec le sentiment d'assister à l'épanouissement de natures dramatiques qui ont la force et les fragilités dont tout comédien, même le plus aguerri, ne se départit jamais.

En l'occurrence, pour ce spectacle, la fiction prend le pas sur la réalité.

Et c'est très bien ainsi.

A Saint-Valéry-en-Caux au « Rayon Vert »

Jeudi 31 mars à 20h30

A Petit-Couronne au « Sillon »

Mardi 19 avril à 19h30

Le texte de "Kaspar et Juliette" d'Emmanuel Billy est édité chez Christophe Chomant, "éditeur, imprimeur et façonnier" où il est disponible, 16 rue Louis Poterat à Rouen (christiophe.chomant@wanadoo.fr)

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Avec l'Orchestre Régional de Normandie, pour mieux voir et entendre la peinture

17 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

Avec l'Orchestre Régional de Normandie, pour mieux voir et entendre  la peinture

C'est une belle illustration de ce que peut devenir dans sa forme globale la grande Normandie culturelle.

L'initiative vient de Caen et de l'Orchestre Régional de Normandie avec lequel Guillaume Lamas s'emploie à multiplier les rencontres et les expériences.

Dans une optique génératrice de bonheurs multiples, il entretient et développe des projets artistiques valorisant le territoire et le patrimoine de la Normandie.

Des efforts sont déjà fait en ce sens et les passerelles sont jetées de part d'autre mais l'Orchestre Régional de Caen va, cette fois, beaucoup plus loin en associant la musique et la peinture en s'adressant plus particulièrement aux jeunes des cinq départements normands.

En prenant pour argument et comme source d'inspiration, une sélection de 7 tableaux choisis dans les collections permanentes des musées normands, l'ORN a demandé à trois musiciens, issus du conservatoire de Lyon, de construire, autour de cinq portraits, un univers musical au sein duquel les élèves des collèges et lycées vont plonger véritablement pour s'initier aux mystères de la création.

Les compositeurs Gilles Alonzo, Julien Bellanger et Thibault Cohade ont donc « planché » sur des œuvres accrochées aux musées de Bayeux, de Bernay, des Beaux-Arts de Caen, à la collection « Peindre en Normandie » de Caen, aux musées de Granville, du Havre et de Rouen.

Les sujets sont « Portraits à la campagne » de Gustave Caillebotte (Bayeux), « La lecture » de Louis Valtat (Bernay), « Portrait de Suzanne Desprès » d’Edouard Vuillard (Caen), « Portrait d’un pêcheur à Honfleur » d’Adolphe-Félix Cals (Caen), « Autoportrait » d’Emile Bernard (Granville), « Portrait de Nini Lopez » d’Auguste Renoir (Le Havre) et « Dans un café » de Gustave Caillebotte (Rouen).

L'opération se déroule dans les établissements scolaires, lycées et collèges où les œuvres seront projetés en même temps que leur interprétation est confiée aux musiciens de l'orchestre dirigés par Mélisse Brunet.

Le projet va permettre également – et c'est le but du jeu - aux élèves de se rendre dans les musées partenaires pour découvrir leurs collections.

Scènes de vie impressionniste

Déjà une quinzaine d’établissements se sont impliqués dans ce projet de territoire... Beaucoup sont en Basse-Normandie, quelques uns en Haute-Normandie (Vernon, Bernay, Brécey) dont un seul en Seine-Maritime (Yvetot ) ce qui est peu !

Dans un second temps, sur la période du printemps et de l’été 2016, des « concerts illustrés » seront proposés au grand public dans le cadre du Festival « Normandie Impressionniste ».

D'ailleurs, dans la très belle et très riche exposition que l'on peut voir actuellement au Musée des Beaux-Arts de Rouen, « Scènes de la vie impressionniste » , se trouve deux oeuvres concernées par le projet : ce sont le « Portrait de Nini Lopez » de Renoir (Musée Malraux du Havre) et « Dans un café » de Caillebotte (Musée de Rouen).

Pour les compositeurs le pari était fascinant à tenir. Ils se sont répartis, si l'on peut dire, les tâches, à savoir Gilles Alonzo : « Portrait à la campagne » (musée de Bayeux) ; « Portrait de Suzanne Desprès » (musée de Caen) ; « Dans un café » (musée de Rouen) ; Julien Bellanger : « Portrait de Nini Lopez » (musée de Rouen) ; « Autoportrait » (musée de Granville) et Thibault Cohade : « Portrait d’un pêcheur à Honfleur » (musée de Caen) ; « La lettre » (musée de Bernay).

Pour Julien Bellanger le portrait de « Nini Lopez » s'est traduit par une recherche qui lui permettait de donner « du corps » à son modèle : J'ai utilisé l'alto solo. En premier lieu pour caractériser la jeune fille, et en second lieu pour marquer le processus de peinture, car Renoir a peint ce portrait par dessus une ancienne toile de paysage. Je reproduis le même principe ici, l’alto solo venant se poser sur un paysage sonore assez coloré, à l’image de la large palette employée par le peintre. Nous sommes ici dans le monde de l’attente, lumineux et serein, où le temps s’est arrêté...

Quant à Gilles Alonzo, il a cherché dans « Dans un café » l'évocation d'un café parisien du début du 20ème siècle avec son ambiance faite d’élégance "à la française" mais également les grands éclats de voix que l'on peut retrouver dans ces cafés. J'imagine un Poulenc attablé, un Satie, un Debussy... Il me semblait également intéressant d'y traiter du sujet de l'alcool. Ainsi, le tempo est mal assuré, la pièce vacille à certains moments et se déroule de façon très libre à la manière d'une improvisation. Nous passons par tous les états d'âme, de l'amour à la colère, en passant par la tristesse, pour finir dans une explosion de joie. »

Notre photo : en projection, « Dans un café » de Caillebotte (>Musée des Beaux-Arts de Rouen)

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« Djamileh» : les charmes et l'élégance d'un opéra de poche

16 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

« Djamileh» : les charmes et l'élégance d'un opéra de poche

Le spectacle que présente actuellement l'Opéra de Normandie dans une petite forme très souple et très agréable a deux avantages : celui, d'une part, de découvrir un petit ouvrage de Bizet, compositeur prolixe s'il en fut, qui porte en lui les charmes d'un opéra de poche dont le livret vaut ce qu'il vaut et qui est sauvé, disons-le, par la musique. De l'autre il fait la part belle aux jeunes chanteurs de la troupe qui défendent vaillamment les espérances que l'on peut mettre en eux.

Dans une mise en scène intelligente et rapide et un univers esthétique très convaincant, l'histoire déroule les rapports assez simplistes de trois personnages auxquels David Lescot s'emploie à donner une cohérence plus actuelle. Il y est aidé par le très élégant décor de François Gautier-Lafaye qui est un des atouts de ce spectacle et au moyen de projections vidéo qui fait un sort aux tentations orientalisantes cher au XIXeme. Rien d'ailleurs qui soit gênant dans la mesure où l'argument s'y intègre tout naturellement. Il suffit d'un peu d'imagination et Lescot n'en manque pas !

Les trois protagonistes y évoluent avec un grand naturel et font valoir des ressources vocales prometteuses pour certains et déjà parfaitement en place pour d'autres. Il en va ainsi de Madjouline Zerari dont on a déja eu plusieurs fois l'occasion d'apprécier les beautés mordorées d'un timbre élégant et une belle musicalité. Benjamin Mayenobe possède une grande aisance vocale qu'il met au service d'un timbre solide et d'une émission percutante qui donne beaucoup de présence et d'efficacité à son chant. Enfin Carlos Natale met une belle vaillance dans un emploi très sollicitant qu'il assure scéniquement avec beaucoup de maîtrise mais qui vocalement souffre d'une couleur de timbre quelque peu acidulée qui ne perdrait rien à s'arrondir pour prendre de l'ampleur dans les sonorités et se montrer ainsi totalement convaincant.

Tous trois portent allègrement les difficultés d'une partition qui privilégie les timbres et le style. Car, en réalité, ce spectacle tient beaucoup par la qualité de la partition et aux élégances mélodiques de Bizet. Le père de «Carmen » était un pianiste hors pair qui, dit-on déchiffrait à vue des partitions d'orchestre pour en faire des réductions ébouriffantes. C'est le cas pour ce « Djamileh » interprété au piano par Brigitte Clair. Elle s'y montre d'une solidité impériale – impérieuse quand il le faut – et d'une grande connaissance de ce lyrisme qui permet aux chanteurs de donner le meilleur d'eux-mêmes....

Avec une virtuosité qu'elle assume avec une belle crânerie, elle est un élément déterminant dans la réussite de cette co-production avec « La Comédie de Caen » et le Centre Dramatique National qui a déjà été présentée, entre autres, à Lillebonne et à Neufchâtel-en-Bray avant de venir au Théâtre des Deux-Rives.

Rouen - Théâtre des Deux-Rives les 22, 23, 24, 25 et 26 mars à 20 heures

Notre photo (Frederic Carnuccini) : Majdouline Zerari et Carlos Natale

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« Art et déchirure » : ouvrir les portes de l'enfermement

9 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

« Art et déchirure » : ouvrir les portes de l'enfermement

« Art et déchirure » existe depuis 1988. C'est un beau titre pour une opération remarquable, unique en son genre et qui, en dépit de son âge respectable, se développe et continue de marquer d'une manière très forte la volonté de démarginaliser les personnes souffrant, à des degrés divers, de maladies mentales.

Un domaine qui reste toujours très flou aux yeux du grand public et qui garde une sorte de connotation inquiétante, mal comprise et objet souvent, sinon de rejet, du moins de méfiance.

« Art et Déchirure » s'est donné en quelque sorte la mission d'ouvrir les portes de cet enfermement qui peut prendre des formes plus ou moins importantes.

Ce n'était pas évident au départ que de mettre en avant et de dégager des capacités artistiques enfouies dans des confusions plus ou moins importantes.

Ce sont Joël Delaunay et José Sagit qui se sont attelés avec passion à cette tâche et l'ont développée en lui donnant un ton profondément original.

A force de côtoyer, en effet, des malades en difficultés, certaines occasionnelles pour d'autres carrément engagées dans un processus d'errements irréversibles, ils en sont venus, en s'appuyant sur les équipes du Centre Hospitalier de Saint-Etienne du Rouvray, à développer une conception basée sur les ressources artistiques que chaque être porte en soi et qui peuvent devenir génératrices d'évasion et pourquoi pas d'amélioration en constituant des étapes vers d'éventuelles guérisons .

A vrai dire, sa conception n'était pas nouvelle mais le duo Delaunay-Sagit lui a donné une existence tangible et les possibilités d'afficher à travers des œuvres réalisées en milieu hospitalier, ce que peut révéler, contre toute attente, les qualités éblouissantes de l'insondable.

Les arts en général, le théâtre, l'expression orale, la danse mais aussi et surtout les arts plastiques peuvent être de grands libérateurs surtout si, à travers des expositions et des présentations, elles peuvent recevoir l'approbation du public.

Bien sûr avec les années, le principe s'est étoffé et avec lui les programmations. Le théâtre tient une place importante dans ce domaine et cette année il n'y a pas moins de dix lieux qui s'y consacrent avec, en premier, une participation particulière du Centre Dramatique National qui a engagé un partenariat important avec le Rexy, la Foudre et les Deux-Rives. La Chapelle Saint-Louis, la salle Louis-Jouvet, l'Espace Culturel François-Mitterrand, la Maison de l'Université, l'Atelier 231 et « Le Siroco » à Saint-Romain de Colbosc constituent les étapes d'une série de spectacles se rattachant parfois avec certains des comédiens amateurs concernés directement par leur mal-être ou des compagnies qui tracent sur des modes, allant de la comédie au drame, des itinéraires compliqués, conflictuels ou plus simplement douloureux. De ces « réalités parallèles » encombrées par la solitude, l'enfermement, ou la névrose, naissent des attentes, des aspirations et des nécessités d'expression qui s'affirment dans les propositions que met en lumière « Art et déchirure ».

De « Mon Amour fou » d'Elsa Granat et Roxane Kasperski au « Jour de pluie » avec les comédiens de l'hôpital de jour de Saint-Etienne du Rouvray ou « Rendez-vous gare de l'Est » de Guillaume Vincent en passant par « Bruits de couloirs » qui est une immersion quasi documentaire dans le monde de la psychiatrie ou « Julia » une relecture de la « Mademoiselle Julie » de Strindberg jusqu'à « Le sorelle Macaluso » d'Emma Dante qui est une habituée du festival, la programmation avec une grande pudeur, beaucoup de tendresse mais aussi une violence qui s'expose sans fard, traite du problème de la maladie mentale et de ses corollaires.

Les surprenantes beautés des expositions

Mais c'est dans les expositions que l'on approche au plus près des surprenantes beautés du travail réalisées par les malades et par ceux qui ont pris pour champs d'exploration les mécanisme psychiques, physiques et sociaux des malades. Confrontés à leur propre solitude et à des mécanismes d'enfermement, ils ont l'occasion grâce au festival de se donner les moyens de s'exprimer, de sortir en quelque sorte d'eux-mêmes. A travers des œuvres qui peuvent être curieuses, compliquées, torturées mais toutes empreintes d'une « beauté différente » qui fait tout le prix de cet étonnant panorama, on va pouvoir les admirer et réfléchir à la Halle aux Toiles, à la chapelle Saint-Julien et à la galerie MAM chez « UBI ».

D'ailleurs, ce qui depuis des années était une opération occasionnelle va très bientôt être prolongée durablement puisque Jean-Yves Autret, directeur du Centre Hospitalier de Saint-Etienne du Rouvray, va mettre à la disposition de Joël Delaunay et de José Sagit un pavillon désaffecté de son établissement pour en faire un centre d'exposition permanente.

Une manière, précise-t-il, d'oeuvrer à « la dé-stigmatisation de la maladie mentale et au développement de liens entre patients, professionnels et citoyens ».

Un lien que « Art et déchirure » tissent patiemment depuis des années et qui permet de dépasser le seul cadre thérapeutique pour accéder à cette notion qui s'appelle la liberté de l'esprit de quelque manière qu'elle s'exprime.

Du 9 au 20 mars – Le programme sur www.art.et.dechirure.over-blog.com

Notre photo (Carmine Maringola) : « le sorelle Macaluso

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Chez Roland Shön, l'oblique c'est l'art de la tangeante

6 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

Chez Roland Shön, l'oblique c'est l'art de la tangeante

On le sait, le professeur Volker Notzing est un proche de Roland Shön... si proche que l'on finit par presque les confrondre au point qu' avec une régularité que rien ne vient perturber Shön alimente la fondation Notzing de l'essentiel de son œuvre et que la fondation par réciprocité soutient les actions de Schön.

Mais bien évidemment Notzing n'est jamais loin de Shön. Il se nourrit de son imaginaire et entretient avec lui une complémentarité absolue.

En fait, ils ont l'un et l'autre le même goût de la pirouette esthétique et la même manière de voir le monde à travers la lunette déformante de la fantaisie et de l'humour.
La dernière en date de la collaboration de Shön et de la fondation est un drôle de petit livre intitulé « L'Art de l'oblique » qui est une variation poético-fantaisiste autour de la ligne, du trait dans ce qu'il a de précis et dans ce qu'il peut avoir d'informel quand on le regarde de travers. « Quand l'horizon se fait vertical » dit Shön « il faut prendre la plume … c'est prendre l'oblique » ce qui est aussi une manière élégante de prendre la tangeante pour des mondes parallèles !!!

On ne peut pas trouver une meilleure définition pour cette ligne de fuite vers laquelle convergent les verticales d'un discours poétique qui même s'il part dans tous les sens n'atterrit jamais n'importe où.

« L'art de l'oblique » est surtout le prétexte de réunir une somme de textes, de dessins, de mots et de réflexions assortis de « rebus … cons » qui font sauter le pas de la logique pour franchir les frontières des paraîtres illusoires.

« L'art de l'oblique » …. un petit livre qui permet de ne pas penser de travers mais de rêver droit devant !

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Pour Simon Fleury à Duclair : le théâtre est une réalité vivante

4 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

Pour Simon Fleury à Duclair : le théâtre est une réalité vivante

C'est certainement le plus jeune directeur de théâtre de Haute-Normandie et celui qui se trouve à la tête d'une salle de spectacle qui, elle aussi, fait ses premières armes puisque c'est la troisième saison avec elle que Simon Fleury aborde à Duclair.

Duclair.... une charmante bourgade qui s'étale le long de la Seine et dont les 4000 habitants vivent au rythme des bateaux qui passent et des bacs qui rejoignent les deux rives

Si l'été, l'air ambiant incite à renouer avec la tradition des guinguettes au bord de l'eau, par contre la vie hors saison est plus monotone ce qui ne veut pas dire, pour autant, qu'elle soit morne.

La preuve, elle possède un théâtre qui tourne à plein rendement avec un directeur dont la trentaine éclairée a su donner à la salle une véritable identité culturelle.

Ce qui n'était pas évident au départ. Il fallait remplir en effet une jauge de 250 places avec une programmation évitant la facilité. Faire la part belle aux compagnies régionales en se battant contre l'idée reçue qu'un public local pouvait se satisfaire de « boulevards » médiocres et racoleurs avec des têtes d'affiche au talent télévisuel approximatif. C'était un pari.

Il a été tenu. Le théâtre de Duclair remplit parfaitement son office d'interlocuteur culturel avec un environnement qui dépasse largement les limites de la ville.

C'est une belle histoire qui est en même temps celle d'une salle et celle de quelques passionnés qui ont façonné un esprit d'aventure et de curiosité dont Simon Fleury est l'héritier et le prolongateur.

Un support moral et administratif

On s'en souvient peut-être, Duclair a souffert particulièrement de la guerre. Les bombardements ne l'ont pas épargné. Quand est venue l'heure de la reconstruction la municipalité de l'époque décida de construire un théâtre. C'était d'autant plus intéressant – surprenant pourrait-on dire – que l'initiative ne reposait sur aucune antériorité. Pourtant, la petite ville aura son théâtre ou plus exactement un cinéma qui fera office de salle de théâtre et qui, avec son balcon et sa fosse d'orchestre, accueillera des spectacles d'opérette.

C'était un début et d'une certaine manière une promesse qu'un passionné de théâtre, Jean Sénard, mettra en application en organisant un embryon de saison qui sera en quelque sorte le point de départ de l'aventure. Elle se poursuivra avec Jean-Marc Guerrion qui en 1995 créera « Théâtre en Seine », une association qu'il préside toujours et qui est le support moral et administratif sur lequel repose l'action de Simon Fleury.

La structure ayant pris une allure plus logique avec la suppression de son balcon et de la fosse, il fallait lui donner une existence stable avec une politique s'inscrivant dans la continuité si on voulait qu'elle corresponde à une réalité.

Pour ce faire, Simon Fleury joue avec sagesse la carte de la participation. A côté de sa programmation, son théâtre reste ouvert et à l'écoute du public qu'il lui fallait constituer de toute pièce. Il a reçu sans réserve l'appui de la ville (le maire Jean Delalandre est trentenaire comme lui, ce qui facilite singulièrement le dialogue), des institutionnels comme l'ODIA, la CREA, la Région et le Département. Le théâtre ayant gardé sa forme associative, le directeur a les coudées franches dans ses entreprises. Ce qui lui a permis, en moins de trois ans, de trouver sa vitesse de croisière et en même temps son public .

« Il a fallu créer des réseaux... faire un travail en profondeur sur le territoire. Notre public n'est pas constitué des seuls habitants de Duclair mais aussi des alentours et parfois de ceux qui traversent la Seine. Il y avait à réussir à trouver la bonne formule qui permette de réunir des composantes multiples et qui n'avaient que très rarement l'occasion d'aller au théâtre et leur faire des propositions qui le séduisent sans être trop élitistes et en même temps surtout pas complaisantes ».

C'est une question de mesure, d'approche intellectuelle et surtout une bonne appréciation d'un « terrain » que Simon Fleury cultive en faisant des choix artistiques qui font appel à des valeurs sûres comme la compagnie Catherine Delattres, ATKE, Eugêne Guignon, le théâtre des Crescites avec leur « Macbeth » présenté chez David Bobée au CDN ou à des comédiens comme Karine Preterre et Bruno Bayeux etc … avec des partenariats avec les établissements scolaires, le conservatoire du Val de Seine et l'Atelier-Théâtre.

En tout, douze dates pour lesquelles, jusque-là, la location a fonctionné au maximum.

Avec un budget global de 100.000 euros Simon Fleury gère sa maison en accordant les exigences de son bilan à ses désirs de développement. Il voudrait bien que les premières puissent au fur et à mesure rejoindre les seconds pour les étoffer plus encore.

Mais en moins de trois ans de temps, il a déjà prouvé que faire du théâtre intelligent dans un environnement ou personne à priori ne l'attendait était une réalité vivante et non pas une gageure.

Attendons les années à venir.... elles pourraient vite nous surprendre encore.

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La classe d'art dramatique de Maurice Attias : l'exigence et la curiosité

3 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

La classe d'art dramatique de Maurice Attias : l'exigence et la curiosité

Quand il présente les travaux d'élèves de sa classe d'art dramatique du conservatoire de Rouen, Maurice Attias n'y va pas avec le dos de la cuillère.

En plus de trois heures de temps, il a présenté à la Chapelle Saint-Louis un éventail de talents, de personnalités, de natures qui si elles ne sont pas encore toutes parfaitement en place ou aptes à entrer encore dans le métier, montrent déjà des capacités dramatiques et d'enthousiasme qui sont à mettre au profit d'un enseignement diversifié ouvrant à ceux qui en bénéficie des perspectives qu'ils devront ensuite appliquer dans leur vie professionnelle.

Car en réalité c'est bien de cela qu'il s'agit. Au-delà des moyens de se façonner l'esprit, c'est tout à la fois la vie et le théâtre que Maurice Attias leur apporte avec une véritable formation artistique et humaine qui leur servira, qu'ils se professionnalisent ou pas.

Les deux règles qui sont appliquées chez Attias, on le sait, c'est l'exigence et la curiosité. On en a chaque année la démonstration dans l'étape cruciale des passages d'un niveau à l'autre. Autant dire que le « maître » donne du grain à moudre à ses éléves pour les obliger à se « sortir les tripes ».

Ces spectacles, car ce sont véritablement des spectacles à part entière, sont très élaborés, très sollicitants et se sont construits, cette année, autour de deux pièces, l'une de Dea Loher, l'autre de Marius von Mayenburg, qui ont toutes deux la particularité de mettre en évidence des personnages « hauts en douleurs » . Elles offrent aux jeunes comédiens la possibilité d'exploiter des ressources de composition dont ils endossent à tour de rôle les particularismes, les faiblesses et les moments de fureur …. autant dire toute la palette dramatique dont ils auront besoin plus tard.

Une direction précise, intelligente de Maurice Attias, une mise en lumière et en musique réalisés par les jeunes eux-mêmes, un timing qui ne faiblit pas durant les trois bonnes heures que dure le spectacle – et il passe vite – en un mot un professionnalisme déjà sérieusement acquis et qui rend les choses particulièrement ardues pour le jury appelé à donner son avis et arrêter son verdict. Comme ce n'est pas notre cas, on se gardera bien de faire des pronostics mais on peut distinguer quelques éléments, certain que l'on est de les retrouver bientôt sur des planches qui ne seront plus les tremplins que sont les prestations qu'ils offrent déjà.

Cette soirée très dense, très riche se termina par un final chorégraphié sur la « Passion selon Saint Matthieu » de Bach.

Mesdemoiselles et Messieurs, vous pouvez entrez dans la danse. Vous êtes prêts !

Photo : Arnaud Bertereau

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