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Théâtre en Normandie

« Les parents terribles » chez Catherine Delattres : Un vaudeville sulfureux

31 Octobre 2013 , Rédigé par Vicaire François

« Les parents terribles » chez Catherine Delattres :  Un vaudeville sulfureux

De Gombrowicz à Marivaux en passant par Corneille et Nathalie Sarraute, Catherine Delattres n'est pas du genre à cultiver l'exclusive.

Elle ne perd jamais, en effet, l'occasion d'explorer toutes les ressources d'un répertoire très large qui, tout en restant fidèle à une esthétique qui se situe souvent dans le no man's land des années cinquante, lui permet d'entretenir - au propre et au figuré - ce ton de bonne compagnie qui répond parfaitement tout à la fois aux bonheurs de ses comédiens et aux exigences de son public. C'est si vrai que son « Jeu de l'amour et du hasard» pulvérise depuis un an les records de représentations et l'oblige à jongler – après l'intermède mexicain qu'elle a connu cet été – avec les dates qui lui restent a assurer et celles qui déjà noircissent son calendrier.

Et d'une certaine manière, c'est cette multiplicité d'intentions et cette faculté de surprendre dans ses choix qui font un des grands intérêts du travail de Catherine Delattres.

Après avoir joué la carte de la désinvolture juvénile avec Marivaux et Goldoni, elle s'engage cette fois dans les méandres tortueux des subtilités œdipiennes chères à Jean Cocteau. « Les parents terribles » fut créée en 1938 et si elle connut immédiatement un grand succès public, la pièce sera rapidement éreintée, en particulier par les surréalistes puis, pendant la guerre, par les parangons de la vertu vichyssoise. Elle mettra du temps avant de trouver sa place d'autant plus difficilement que Cocteau voulant échapper aux arcanes de sa mythologie intime face à Jean Marais, avait surpris tout son monde avec cette pièce aux allures de vaudeville sulfureux.

C'est ce travail d'affrontement mêlé à une trame qu'il faut bien qualifier de prosaïquement bourgeoise qui a conquis Catherine Delattres d'autant plus qu'elle entretient avec l'auteur de « La belle et la bête » un tête à tête de longue date qui vient du temps où elle lui consacra une maîtrise.

« Au départ je voulais monter « Qui a peur de Virginia Woolf » qui portait en elle les violences et les paroxysmes d'un amour déchiré. Les difficultés qui ont été faites autour de l'utilisation de la pièce m'y ont fait renoncer assez vite même si depuis plus d'un an je travaillais sur le texte et sur les personnages pour lesquels ma distribution était faite. Il me fallait autre chose qui s'en tienne néanmoins à cette connotation désespérée et c'est chez Cocteau que j'ai retrouvé cette souffrance dans l'amour et cette dérive affective qui mène au drame. Chez Albee, c'est un couple qui s'affronte. Dans « Les parents terribles », il s'agit d'une mère et d'un fils. D'un côté, il y a un amour inconditionnel qui s'affranchit de tout jusqu'à frôler l'interdit majeur qu'est l'inceste. Et de l'autre le garçon - le héros – victime involontaire de sa beauté et dont l'amour immodéré que lui porte cette Jocaste des temps modernes précipitera le drame... Cocteau entretenait lui-même avec sa mère des rapports fusionnels que Marais, lui-même, dans son enfance connaîtra aussi. Il y a dans cette pièce des liens évidents qui lient les êtres et dont la violence s'inscrit dans un face-à-face désespéré qui mène inexorablement au drame. Autour de ces deux pôles de passion, d'amour et de rejet, gravitent des comparses que Cocteau fait intervenir comme les pions d'un jeu de rôles dont ils sont les témoins »

Entre la pièce d'Albee et celle de Cocteau, il y a la même exigence d'amour avec son lot de frustrations, de rancœurs, de désirs inassouvis et cette même volonté d'autodestruction qui pousse chez les uns au vertige, chez les autres à la mort.

Pour cette pièce difficile à manier et qui joue sur des registres parfois contradictoires, Catherine Delattres a choisi – c'est à peu de chose près celle d'Albee – une distribution dominée par des natures fortes dont celle de Maryse Ravera qui endosse le personnage d'Yvonne, monstrueuse et grandiose comme une héroïne de tragédie.

Au Rive-Gauche – Mardi 5 novembre à 20h30

avec Maryse Ravera, Sophie Caritté, Etienne Coquereau, Florent Houdu, Lisa Peyron

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Caroline Lozé à l'ODIA : Une nouvelle génération pour un nouveau regard

29 Octobre 2013 , Rédigé par Vicaire François

Caroline Lozé à l'ODIA : Une nouvelle génération pour un nouveau regard

Depuis les modestes locaux de la rue Saint Hilaire de ses débuts à sa nouvelle installation dans la superbe « cathédrale des savoirs » du boulevard de l'Europe, l'ODIA a fait du chemin. Il faut dire qu'en quelques années les missions de cette institution qui a maintenant près de vingt ans d'existence ont singulièrement évolué. S'il est vrai qu'elles ont mis les bouchées doubles, la manière de les faire digérer n'a pas toujours été, il faut le dire, à la mesure des attentes de ceux qui en espéraient beaucoup.

En fait, si les buts fixés à son origine sont toujours d'actualité et restent avant tout axés sur l'aide à la diffusion, les corollaires qui les accompagnent ont opéré une mutation qui n'a pas toujours été bien comprise, sinon acceptée. Dans cet univers fragile de la création, certaines compagnies régionales se sont crues avec raison éconduites d'un principe sur lequel elles appuyaient leur existence matérielle au point de ressentir comme une sanction ce qui était en fin de compte une nécessité de répondre à de nouveaux critères.

Question de doigté à n'en pas douter. Cette absence de compréhension, au lieu de maintenir un dialogue qui pouvait mener à des ententes, voire à des aménagements, s'est soldée, il faut bien le dire – et le déplorer - par une incompatibilité d'humeur qui en définitive est allée à l'encontre des buts d'écoute et de reconnaissance qui étaient les objectifs que l'ODIA s'était fixé dès sa création.

Caroline Lozé qui vient de prendre ses fonctions de directrice en remplacement de Thierry Boré, parti diriger « Spectacle vivant en Bretagne » doit s'employer à redonner du « liant » entre l'ODIA et ceux qui lui font appel.

Transfuge de « ARCADI » qui est à l'Ile-de-France ce que l'ODIA est à la Normandie, elle arrive avec un oeil neuf et une vision qui s'appuie sur une « philosophie de l'accessibilité » qui devrait permettre de renouer un dialogue plus direct et surtout plus explicite quant aux actions qu'elle doit mener :

« Tout est une question d'approche et de communication. Nos intentions restent les mêmes avec des axes qui s'articulent autour de la diffusion, du mode de fonctionnement des compagnies, de l'accompagnement des équipes artistiques qui s'y consacrent avec en filigrane l'attribution des aides qui dépendent de ce qu'on pourrait appeler des critères de recevabilité. Ceux-ci ont bien évidemment évolué en fonction des spécificités, voire les disparités, qui peuvent intervenir entre la Basse et la Haute-Normandie . Or, il est certain, que tous ces domaines sont dépendants les uns des autres. Pour ce qui est de la diffusion, il est normal de s'interroger sur la pertinence des lieux, sur les stratégies qui y sont développées et les perspectives de durée d'un spectacle. Tout cela forme un tout dans lequel la cohérence artistique trouve naturellement et en priorité sa place ».

Bien évidemment, on en vient à cette notion de choix à laquelle l'ODIA ne peut échapper et qui rend si délicate l'approche d'un travail dont la manière dont il peut être perçu peut mettre en question, sinon en péril, l'existence même d'une compagnie.

Caroline Lozé n'ignore pas le problème que représente cette question épineuse de la reconnaissance :

« En région, en général le lieu d'accueil qui sollicite l'aide de l'ODIA et c'est alors qu'interviennent les choix structurels liés à l'accueil. C'est pourquoi nous sommes de plus en plus intervenants, en amont, dans la conception d'un lieu. Mais dès qu'il s'agit d'une demande hors-région, c'est la compagnie elle-même qui sollicite l'aide de l'ODIA et nous nous interrogeons sur le choix du spectacle, sur l'opportunité de la salle et de la ville choisies, sur les perspectives de débouchés pour le spectacle et enfin sur un certain nombre d'éléments artistiques et stratégiques du projet, en un mot sur la « qualité de la vitrine ».

Bien évidemment, comme dans tout choix, la part de la subjectivité ne peut être écartée. Pour atténuer cette difficulté qui naît du cruel jeu de l'offre et de la demande, Caroline Lozé compte sur les rencontres, les échanges, une meilleure connaissance de chacune des parties en présence et surtout la nécessité de s'interroger sur les avantages et sur les inconvénients d'une situation qui n'est pas simple à gérer.

« Tout est une question de mise en œuvre des ajustements. En plus de son regard purement artistique, l'Office prend en compte la globalité du paysage, ce qui lui permet d'avoir un dispositif d'accompagnement et une aide plus personnalisée en fixant les prolongements qu'une compagnie peut avoir avec une création et sur la réalité des lieux. Nous fonctionnons avec onze partenaires financiers qui ont leur mot à dire. Parmi eux, se retrouvent, en plus des institutionnels Hauts-Normands comme le Conseil régional ou le Département de Seine-Maritime et les ville de Rouen et du Havre, des représentants des départements du Calvados, de la Manche, de l'Orne et de l'Eure».

L'ODIA a été à l'origine de la première manifestation de rapprochement entre les deux Normandie. Depuis, des partenariats se sont engagés avec la Picardie et le réseau s'est ouvert à d'autres horizons comme en Languedoc-Roussillon ou en la Bretagne. Un éclatement qui offre à des compagnies les moyens de s'engager dans une politique de rayonnement qui multiplie les expériences et les échanges. Et dans le prolongement de ce bel éclatement, Caroline Lozé est en train de mettre en place un projet concernant l'Angleterre autour de la danse en collaboration avec les centres chorégraphiques du Havre et de Caen et la compagnie « Le Triangle » à Rennes.

Un pas de plus vers une nouvelle entente cordiale entre la Normandie et l'Angleterre.

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Jean-François Driant ou les capacités de se réinventer

28 Octobre 2013 , Rédigé par Vicaire François

Jean-François Driant ou les capacités de se réinventer

Être dans le présent tout en regardant vers l'avenir, c'est un exercice auquel tout directeur de théâtre est obligé de se plier quand il prépare sa saison prochaine alors que celle en cours n'est pas terminée.

Mais le challenge auquel est confronté Jean-François Driant est beaucoup plus subtil et redoutable. En effet, en 2014, il abandonnera la Gare Maritime pour réintégrer un nouveau « Volcan » complétement repensé, redistribué avec en perspective une seconde salle qui viendra compléter ce qui va être certainement un des complexes parmi les plus s de la Normandie.

Mais cette belle organisation comportait le risque de casser non pas l'outil en lui-même puisqu'il n'existait plus mais d'établir avec celui qui était à prévoir une logique dans laquelle le public havrais ne puisse se retrouver :

« Il est évident qu'on ne pouvait pas faire à la Gare Maritime ce qu'on faisait au « Volcan » et qu'on ne pourra pas faire au « Volcan » ce que nous faisions à la Gare Maritime... Ce sont des lieux totalement différents avec leur passé, leur spécificité et surtout cette ambiance et cette configuration bien particulière qui viennent de leur histoire particulière. La Gare Maritime, d'un espace contraint devenait ainsi un véritable champ d'expérimentation. L'expérience, justement, nous a apporté une grande souplesse et une proximité entre les équipes et le public qu'une très grande salle ne peut apporter. Dans ce nouveau lieu qu'il fallait apprivoiser, nous avons pu renouer avec le principe des séries que la jauge du grand Volcan ne permet pas de pratiquer... l'avantage a été aussi de resserrer les liens entre les « familles » techniques et artistiques».

Un des exemples les plus évidents de cet aménagement est le nombre de compagnies – elles sont sept – qui sont venues ou vont venir à la Gare Maritime pour des résidences qui ont débouché sur des créations. Parmi elles, « Pearl » que Paul Desveaux va présenter du 5 au 8 novembre et qui est une évocation, écrite par Fabrice Melquiot sur des musiques de Vincent Artaud, de l'incandescente Janis Joplin.

Des exaltations inédites

A vrai dire quand Jean-François Driant fait le bilan des avantages et des inconvénients de cette installation à la gare maritime, il y trouve beaucoup d'avantages et, en réalité, assez peu d'inconvénients. Parmi eux, il y a la situation quelque peu excentrée de la gare maritime qui n'incite pas le public à venir d'emblée au théâtre alors que la position centrale du « Volcan » favorisait cette « immédiateté » à laquelle Driant est sensible. Mais, si le public vient dans une démarche beaucoup plus volontariste, il reste toujours aussi fidèle et c'est le principal. Une fréquentation qui ne s'est jamais démentie permet de mesurer les capacités d'intérêt de saisons qui, qu'elles soient dans le centre ou à l'extérieur du Havre, gardent un impact fort.

Et d'une certaine manière, c'est un peu le problème. Si l 'équipe du « Volcan », boostée par son directeur, se sent si bien quai Johannes Couvert et que les spectateurs ne rechignent pas à venir, il va néanmoins falloir repartir en quelque sorte à zéro.

Ce qui n'est pas sans séduire Jean-François Driant qui, d'un naturel aventurier, s'était trouvé plutôt à l'aise dans ces murs dont il a fait en trois ans de temps, une réalité sensible. Le fait de les quitter pour en découvrir d'autres ouvre les portes à des exaltations inédites :

« La gare maritime est, de toute manière, un lieu extraordinaire. Notre installation nous a obligé à nous renouveler et nous allons être obligés de refaire le chemin inverse. Entre la nostalgie de ce que l'on quitte et l'excitation de ce que l'on va découvrir, c'est une nouvelle histoire qui s'ouvre. Se donner les capacités de se réinventer la nouvelle vie. C'est la magie du renouvellement... mais est-ce que ce n'est pas le propre du spectacle ? »

Un bel outil en trois salles

Il faut dire qu'en reprenant ses marques dans le centre du Havre, Jean-François Driant va trouver un bel outil : trois lieux dont une grande salle dont la jauge et le plateau ont été réduits quelque peu pour garantir aux spectateurs une vision qui ne laissera aucune place « aveugle », une petite salle de 200 places qui sera consacrée plus spécialement aux juniors, aux conférences et constituera le plateau de répétition qui manquait jusque-là cruellement à la maison. Et enfin un lieu de convivialité qui renouera avec la grande tradition des « clubs de jazz ». D'ailleurs – et c'est déjà un signe que l'on peut enregistrer dans les saisons du « Volcan Maritime », Jean-François Driant veut développer le volet musical de sa nouvelle maison. Que ce soit avec le conservatoire qui ne compte pas moins de 1500 élèves ou des systèmes associatifs qui se consacrent à la musique, Le Havre est une ville de musicien et le « Volcan », pour Jean-François Driant a son rôle à jouer dans un domaine dans lequel la Haute-Normandie est assez en sommeil. Dans sa nouvelle salle, il compte bien recevoir, grâce à son plateau et son acoustique repensée, les grandes formations orchestrales nationales et internationales.

Enfin, il y a ce deuxième projet situé un peu à l'écart du Grand Volcan et qui viendra se substituer au « petit » qui devient bibliothèque. Un lieu bien distinct qui va accueillir des espaces de répétition, de production et les ateliers de fabrication et qui devrait d'une manière générale recevoir toutes les familles de théâtres la grand salle étant plus spécialement réservée à la musique, à la danse, au cirque et en règle générale tous les spectacles réclamant un grand plateau... (On aimerait, entre parenthèses, que Rouen se dote un jour d'un même outil performant).

En 2011, l'équipe du « Volcan » s'était lancée dans une phase où tout était à inventer... Avec la réouverture, dans un an, du « Grand Volcan » et celle aux alentours de 2016 de la seconde salle, Jean-François Driant va s'engager dans une nouvelle réflexion qui le pousse dès aujourd'hui à voir plus loin et sur la durée sans regarder en arrière.

Et c'est la sagesse quand on sait que, hélas, le lieu dont le grand hall est déjà à lui seul une véritable invitation aux voyages, et qui véhicule tant de souvenirs liés depuis la Transat jusqu'aux dernières traversées mythiques du « France », à l'histoire sociale et économique du Havre, va vraisemblablement être livré aux démolisseurs pour laisser la place à un complexe usinier.

Rideau !

- "Pearl" - les 5, 6, 7 et novembre à 20 heures au Volcan Maritime

Notre photo - Paul Desveaux et Jean-François Driant, une pause au soleil entre deux répétitions dans un décor d'évasions

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Mathieu Létuvé : atteindre les perspectives citoyennes du théâtre

25 Octobre 2013 , Rédigé par Vicaire François

Mathieu Létuvé : atteindre les perspectives citoyennes du théâtre

A peine remis de ses émotions avignonaises où il a engrangé de quoi remplir son calendrier pour une bonne année avec son "Pinocchio", le Caliband Théâtre est reparti sur un nouveau projet pour lequel Marie Mellier et Mathieu Létuvé se sont mis en quête de lieux sinon improbables du moins susceptibles d'ouvrir l'acte théâtral à de nouvelles couches de spectateurs. Un principe qui peut, en même temps, répondre aux exigences d'actions pouvant s'adapter à des univers échappant au cadre traditionnel d'une salle de spectacle. C'est une démarche qui prend sa cohérence dans les rapports qui s'établissent entre un texte et l'espace dans lequel il est susceptible de se mouvoir.

Après quelques grandes productions dans laquelle, de Ionesco à Shakespeare en passant par Buzzati, elle s'est illustrée, la compagnie revient à des formes plus resserrées et surtout répondant plus à des exigences d'accessibilités vers des publics à découvrir. Ce fut déjà le cas avec "Une tempête" d'Aimé Césaire présenté sur les Hauts de Rouen, un spectacle dans lequel furent impliqués un certain nombre de jeunes pour qui l'expérience théâtrale, de l'autre côté du décor pourrait-on dire, était nouvelle.

Dans le projet qu'il est en train de mettre sur pied, Mathieu Létuvé use du même principe en regroupant des comédiens professionnels et des acteurs occasionnels dans ce lieu, théâtral par définition, qu'est un tribunal.

En fait, c'est un cadre dans lequel les péripéties qui s'y déroulent sans être toujours dramatiques portent toutes en elles une dramatisation évidente et bien évidemment l'espace scénique se fondant alors dans la réalité donne à un propos une relief assez particulier.

Initialement Mathieu Létuvé avait pensé à Jeanne d'Arc... en l'occurrence, celle de « L'Alouette » qu'en son temps Suzanne Flon marqua de son talent et de sa fragilité. En fin de compte, son choix s'est porté sur un texte dont la connotation était plus en rapport avec les problèmes de notre temps. Il a, en effet, choisi, « Le spectateur condamné à mort »" de l'auteur roumain Matéi Visniec qui utilise la parodie et l'humour pour dénoncer l'oppression et l'arbitraire qu'il connut sous la dictature Ceaucescu.
Dans ce procès, un spectateur, choisi au hasard, subit les assauts d'un accusateur qui multiple les pièces à conviction sans les produire vraiment et s'emploie dans un véritable délire à étayer une thèse qui ne correspondra à rien d'autre qu'à une condamnation annoncée dans une confusion où la fiction et la réalité se renvoient la balle et les responsabilités.

Visniec sait de quoi il parle. Il a été victime de la censure dans son pays. Auteur interdit, il devra s'exiler. Il s'installera en France et deviendra un des auteurs les plus joués au festival d'Avignon et dont les œuvres sont à l'affiche d'une vingtaine de pays.

Pour ce jeu dramatique qui tourne à la farce, Mathieu Létuvé s'est entouré d'un quatuor de comédiens professionnels composé de Marie Mellier, Jean-François Levistre, Stéphane Hervé et Amélie Dumetz qui sont épaulés par une équipe d'intervenants locaux disséminés dans le public et qui interviennent comme le ferait n'importe quel témoin à un procès. A cette nuance près que ce procès, secoué de rires dénonciateurs, est marqué par une volonté iconoclaste de casser les codes. Il transforme ainsi la dramatisation en une sorte de happening qui n'empêchera pas, au bout du compte, le spectateur d'être condamné à mort comme n'importe quel citoyen pouvait et peut l'être encore par un totalitarisme qui ne dit pas toujours son nom.

« Le spectateur condamné à mort » sera présenté dans la salle du Conseil municipal de la mairie de Rouen les 21 et 22 mai.

Entre temps, Mathieu Létuvé s'est lancé dans une autre aventure : raconter l'histoire de Jack La Motta, le boxeur américain qui ne connut quasiment jamais de défaite et que Martin Scorcese a immortalisé – voire idéalisé - dans son film « Raging Bull » avec Robert de Niro.

Il se trouve que dans sa jeunesse Mathieu Létuvé fit de la boxe … une bonne opportunité pour endosser le rôle de ce personnage ( toujours vivant) qui fit preuve

d' une étonnante capacité à encaisser les coups sur le ring et dans la vie .

Là encore on retrouve chez Mathieu Létuvé, la volonté de choisir des sujets avec lesquels il puisse jeter des passerelles entre l'action et l'émotion et qui mettent en évidence les perspectives citoyennes de ses personnages.

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Benoît Geneau aux Chalands : une nouvelle logique dans la continuité

20 Octobre 2013 , Rédigé par Vicaire François

Benoît Geneau aux  Chalands : une nouvelle logique dans la continuité

Cela fait tout juste un an qu'il a pris la direction du Théâtre des Chalands à Val de Reuil et Benoît Geneau n'a eu aucun mal à s'y sentir en pays de connaissance.

Pour tout dire, il y est véritablement chez lui aussi bien dans ses murs (qu'il quittera d'ici une bonne année pour un nouveau théâtre) que dans cette ville qu'il connaît par cœur puisqu'il est véritablement un enfant du pays et ce n'est pas une figure de style. Né dans la mouvance de cette ville nouvelle où tout était en train de se faire et que, du sport à la musique, il découvrit tout jeune, il finira par s'envoler vers d'autres cieux sans pour autant s'en éloigner. C'est ainsi qu'après des expériences multiples au milieu desquelles la danse tint une place prépondérante, il décida de revenir faire un tour sur des terres où sa famille habite toujours.

Sans que ce soit tout à fait par hasard, il poussera un jour la porte de l'école de musique dans l'intention d'y suivre des cours de perfectionnement de guitare. Il n'imaginait pas alors que les circonstances allaient lui donner l'occasion de prendre en mains les destinées culturelles d'une ville où Albert Amsallem occupait une place déterminante.

Et c'est Amsallem, justement, qui lui proposera rapidement un poste d'animateur dans le secteur des musiques actuelles. Dans la foulée, il deviendra le directeur de la culture à Val de Reuil et travaillera en étroite collaboration avec celui qui reste dans les mémoires comme un précurseur qui donna à la ville sa physionomie culturelle.

Quand celui-ci quittera le navire et que se posera le délicat problème de sa succession, c'est naturellement que Benoit Geneau avancera sa candidature et c'est, tout aussi naturellement, que fort de l'expérience acquise et de son enracinement, on lui confiera les clés d'une maison dont il connaissait déjà tous les rouages.

C'est donc un véritable passage de pouvoir artistique et affectif qui s'est opéré sur le long terme, entre Albert Amsallem qui savait que celui qui prendrait sa place entretiendrait l'esprit qu'il avait su donner à la maison et Benoit Geneau qui recevait en quelque sorte un héritage qu'il fallait préserver tout en sachant néanmoins s'en affranchir.

« Comme pour beaucoup d'habitants de Val de Reuil, les « Chalands » a été pour moi un point de référence et un lieu de rencontre. Il fallait lui trouver une continuité et construire une nouvelle logique s'appuyant sur celle qu'Albert avait su mettre en place tout en favorisant de nouvelles impulsions. Je me suis reposé d'une certaine manière sur deux éléments de stabilité sur lesquels s'est construite la maison : d'abord le festival « Côté jardin » née au départ de la collaboration avec les « Tréteaux de France » et « L'Ephéméride » de Patrick Verschueren et puis avec ce « Printemps des P'tis loups », cher à Albert, et qui se poursuit selon une formule plus recentrée autour du « Chaland » lui-même».

Pour Benoît Geneau le problème – si problème il y avait – était de ne pas casser ce qui existait tout en apportant un souffle nouveau à une programmation qu'Albert Amsallem concevait selon des thématiques qui fonctionnaient sans transversale. Geneau, lui, veut se donner des opportunités d'ouverture à partir de points de référence qui vont de la musique à la danse, des domaines comme celui du jazz qu'il compte développer en jouant la carte des juxtapositions autour de programmations constituées de spectacle grand public et de découvertes :

« J'ai l'intention de développer la danse entre autre avec Dominique Boivin qui est un proche voisin, de travailler d'une manière plus étroite avec des compagnies régionales mais aussi avec celles de l'extérieur, ».

Une politique qui s'inscrit dans la perspective du nouveau théâtre qui ouvrira en 2014 avec une grande salle de 500 places et un plateau en conséquence.

Benoît Geneau sait que l'enjeu est d'importance. En quittant le Théâtre des Chalands dans lequel s'était écrite l'histoire culturelle de sa ville, il sait qu'il va lui falloir casser des rythmes et en inventer d'autres, bousculer des habitudes pour en favoriser de nouvelles et s'attaquer à ces objectifs prioritaires dont on perçoit les richesses dès cette saison 2013-2014.

Quand on sait que la nouvelle salle s'appellera « L'Arsenal ».. on peut peu être assuré qu'il ne part pas sans munitions !

- Toute la saison du Théâtre des Chalands sur www.theatredeschalands.com

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Solène, Angèle et Cécile : les reines de la Magouille et de la bidouille

17 Octobre 2013 , Rédigé par Vicaire François

Solène, Angèle et Cécile : les reines de la Magouille et de la bidouille

Si l'on en croit le Larousse, une magouille est un agissement dans l'ombre au sein d'un groupe, d'une institution, en vue de la défense d'intérêts peu avouables ; manœuvres plus ou moins malhonnêtes pour arriver à ses fins . Quand elles ont choisi le titre de leur compagnie Solène Briquet, Angèle Gilliard et Cécile Lemaître ne se sont pas arrêtées à cette vision quelque peu restrictive et ont préféré y voir la richesse d'une rime qui donnait avec « Bidouille » une définition beaucoup plus proche de leurs intentions. D'ailleurs, les deux mots ont un dénominateur commun qui est la manipulation et c'est tout dire !

« La Magouille », c'est en effet un projet qui a pour ambition de donner à l'art de la marionnette de nouvelles significations et des prolongements échappant au seul domaine de l'enfance.

D'où une « bidouillerie » revendiquée et dans laquelle se sont lancées ces trois charmantes jeunes rouennaises, qui après des parcours d'une grande richesse universitaire et théâtrale se sont retrouvées en classe de marionnettes au Conservatoire d'Amiens puis à Paris au « Théâtre aux mains nues ». Des parcours au cours desquels elles se sont, si l'on peut dire, reconnues et qui leur ont permis d'affiner des désirs qu'elles ont décidé de mettre en commun tout en gardant chacune leurs propres ressources de comédienne, de metteure en scène et de marionnettiste avec l'ambition avouée de faire bouger les choses …

Leur premier spectacle,« Cet enfant » de Joël Pommerat, les fera connaître et leur donnera l'occasion de rencontrer Sophie Descamps, directrice du « Passage » à Fécamp qui leur proposera une résidence en 2011. Elles ont trouvé dans la maison une qualité d'accueil et des possibilités de travail qui les ont incité à renouveler avec bonheur l'expérience. Elles y sont revenues tout dernièrement pour mettre la dernière main (et le dernier fil) à « M/W ou le maître et Marguerite » de Mikhaïl Boulgakov; Un livre, plusieurs fois remis en chantier par son auteur, dans lequel le fantastique, le réel, l'actualité et l'histoire se rencontrent et se catapultent dans une conflagration de sentiments et d'événements en étroite corrélation avec les soubresauts qu'a connus l'Union Soviétique.

Une forme et un texte qui entrent parfaitement dans la démarche qu'elles ont entreprise autour du travail de manipulation :

« Nous commençons par trouver un texte, puis de le travailler et ensuite de l'adapter à la marionnette qui n'est plus seulement un moyen mais qui à travers une démarche d'appropriation débouche sur un véritable travail d'acteur. La marionnette évolue en fonction des textes mais les textes sont susceptibles d'évoluer en fonction des marionnettes elles-mêmes... selon leur texture qui conditionne le mouvement et, par la force des choses, sur ceux qui les animent et sur les rapports qu'elles finissent par entretenir avec les comédiens. La nature même de leurs évolutions – et de leur évolution - en font des personnage qui ont leur réalité propre. A chaque fois, le récit peut se renouveler. La découverte se fait au même titre que celle d'un comédien face à un nouveau texte. L'adaptation mécanique de la façon dont le mouvement se crée va souvent de pair avec celui de l'écriture. Ainsi le texte des comédiens qui participent au spectacle et l'acte théâtral confié aux marionnettes, se rencontrent, peuvent se contredire parfois... comme le personnage d'un livre ou d'une pièce au fur et à mesure de son élaboration, peut échapper à son auteur... la marionnette peut en faire autant... Nous leur donnons le mouvement mais elles nous donnent intellectuellement leur propre marche à suivre. Nous voulons faire échapper la marionnette au seul domaine de l'enfance pour lui donner une dimension dramatique qui soit en cohérence avec notre époque, même au niveau des évolutions techniques comme le numérique... ».

Tour à tour ou simultanément comédienne, manipulatrice, auteure ou metteure en scène Solène Briquet, Angèle Gilliard et Cécile Lemaître « bidouillent » véritablement et dans le bon sens du terme.

Février sera un temps fort pour la compagnie puisqu'elle investira à Rouen, tout à la fois la Chapelle Saint-Louis et le Hangar 23 pour présenter deux de ses spectacles- phares, à savoir « Cet enfant » de Joël Pommerat et « M/W ou le maître et Marguerite » ainsi qu'une adaptation de « l' Enfer » de Dante pour laquelle elle va reprendre ses habitudes le temps d'une résidence à Fécamp en décembre.

D'ici là il se pourrait que Solène Briquet, Angèle Gilliard et Cécile Lemaître signent avec Rouen une convention qui leur permettrait d'avoir un point de chute sans pour autant abandonner cet esprit d'aventure et de découvertes qu'elles affectionnent et qui privilégie une philosophe d'équipe qui prend de la densité et, d'une certaine manière, de tirer les ficelles du cœur et de l'esprit.

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Vytas Kraujélis fait chanter le poète de l'infortune

15 Octobre 2013 , Rédigé par Vicaire François

Vytas Kraujélis fait chanter le poète de l'infortune

Tous les chemins mènent au théâtre, c'est bien connu, même s'ils prennent parfois des itinéraires plus aventureux que d'autres.C'est celui en tout cas qui aura conduit un jeune comédien lituanien Vytas Kraujélis à prendre racine au coeur de la forêt de Lyons dans la belle abbaye de Mortemer.
Dans cet environnement qui n'est pas sans évoquer pour lui les beautés légendaires de son lointain pays, il s'est retrouvé baignant dans une atmosphère empreinte tout à la fois d'histoire et de légendes. Il s'y est senti très proche d'un univers où les ruines, se confondant souvent avec les brumes de la forêt de Lyons, font surgir des silhouettes aux beautés immatérielles. Mais avant d'en arriver à ces plaisirs agrestes qu'il propose tous les étés dans des animations auxquelles participent des comédiens professionnels et des figurants de la région, il a commencé par faire ses classes théâtrales au conservatoire de Vilnius
.

Il s'y est initié à toutes les disciplines, depuis la maîtrise du texte jusqu'à celle du corps, le tout s'appuyant sur l'étude et l'approfondissement d'un répertoire allant de Shakespeare à Molière en passant par Dostoievski et Tchékov.

La culture lituanienne est d'une grande diversité mais bien évidemment c'est la découverte de cultures venues d'ailleurs qui forment l'essentiel d'une formation d'une grande rigueur, pour ne pas dire spartiate :

« C'était une formation très complète, très sollicitante qui m'a permis de comprendre ce qu'il faut trouver en soi pour être comédien. Ce fut une découverte aussi bien au niveau de l'esprit que du comportement en gardant toujours en mémoire le sentiment que l'on nous inculquait de vivre notre art sur scène et non pas dans la rue ».

Il y a une vingtaine d'années, cette petite république que l'histoire avait singulièrement ballotée entre la Russie et la Pologne, baignait encore dans cette « politique d'ambiance » qui régnait dans les satellites de l'Union soviétique même si on percevait surtout dans le milieu culturel des frémissements annonciateurs des événements à venir. Mais ce n'est pas le contexte politique qui a incité Vytas Kraujélys à prendre son bâton de pèlerin pour partir en auto-stop vers d'autres horizons.

C'est avant tout, pour découvrir et apprendre le français. Si des auteurs comme Molière et quelques autres pouvaient être étudiés facilement grâce à des traductions, Racine ou Corneille, pour ne prendre qu'eux, ne pouvaient être abordés que dans le texte original. Et où mieux que dans le pays même pouvait-on y parvenir?

Pour ce faire, il lui faudra user de subterfuges qui lui permettront, après quelques navettes infructueuses, de passer de Londres à Paris où François Florent l'accueillera dans son cours. En quatre mois de temps, il pourra se faire comprendre et jouer en français. A partir de là, Vytas Kraujélis, comme tout bon comédien qui entre dans le métier, ménera sa carrière, en faisant confiance à son travail, à son acharnement … et au hasard. Et c'est le hasard qui voudra que Jacqueline Caffin le découvrît dans un spectacle aux Andelys et lui proposera de venir à Mortemer prendre en main des animations qui donnent vie à ce « haut Moyen-âge » dont toute l'histoire du site est imprégnée.

« J'ai été séduit par le cadre, par l'ambiance, par l'enthousiasme de Jacqueline Caffin et par le pari que représentait ce qu'on me demandait de faire... mais je suis aussi, et surtout, esclave de mon imagination. J'avais besoin de me réaliser, d'échapper en quelque sorte à l'emprise des ruines pour créer ma propre réalité à travers un travail de compagnie ».

C'est de cet « esclavage » assumé qu'est né « L'Arbre doré » dont le premier spectacle sera créé à l'Espace de Forges-les-Eaux les samedi 19 et dimanche 20 octobre.

Kraujélis, fidèle à l'esthétique qu'il affectionne, a choisi de prendre et d'adapter deux textes de Rutebeuf, cet auteur du XIII° siècle qui à travers des poèmes, des romans et des pièces de théâtre dresse un paysage tout à tour courtois, cruel et mystique d'une époque à la fois grandiose dans les aspirations qu'elle développe et pitoyable dans les misères humaines qu'elle décrit.

« Le Roman de Théophile » qui forme l'essentiel du spectacle avec un second texte, lui aussi positivement reversifié par Vytas Kraujélis, met en évidence cette dualité entre la culpabilité et la rédemption, entre le miracle, éminemment humain et le mystère tout imprégné de ferveur.

On assiste ainsi au destin de Théophile depuis sa montée au pinacle à sa descente aux enfers jusqu'à ce que Notre Dame, cette grande figure de la mystique moyenâgeuse, ne vienne au bout du compte, le racheter.

Ce spectacle, qui va permettre de redécouvrir un auteur dont le souvenir reste présent à travers Léo Ferré et son « pauvre Rutebeuf », met en évidence la richesse d'inspiration et le style extrêmement actuel de celui qui se qualifiait, lui-même de « Poète de l'infortune ».

« Miracle » d'après Rutebeuf, adaptation, costume et mise en scène de Vytas Kraujélis, lumières de Romain Grenier.

Avec David Aubé, Loïc Frénaye et Véronique Chaw-Chine.

- Espace de Forges-les-Eaux – Samedi 19 octobte à 20h30 et dimanche 20 à 16h30.

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Christian Sauvé et Marie-Ange Rialland : les amoureux de Saint-Maclou

7 Octobre 2013 , Rédigé par Vicaire François

Christian Sauvé et Marie-Ange Rialland : les amoureux de Saint-Maclou

Quand il était gamin, il lui arriva plusieurs fois d'aller jouer les jours de patronage sous les frondaisons vénérables de l'Aitre Saint-Maclou. Christian Sauvé ne se doutait pas à l'époque que quelques années plus tard, il viendrait y faire ses classes d'artiste et beaucoup plus tard encore qu'il en serait un des piliers puisqu'il enseigna à l'Ecole des Beaux-Arts de Rouen pendant 37 ans. C'est là qu'un beau jour dans un des petits cafés qui jouxtent de , il prit le pot de l'amitié qui n'était pas encore celui de l'amour avec une toute jeune fille inscrite dans la section « décoration » qui s'appelait Marie-Ange Rialland et qu'il demandera en mariage le jour de son admission à la Casa Velasquez.

Depuis, ils ne se sont plus quittés

Mais c'est aller un peu vite dans la chronologie qui mènera ces amoureux de Saint-Maclou à connaître chacun de leur côté l'exaltante expérience de la vie d'artiste et de s'engager dans une histoire d'amour née au cœur ce quartier tout bruissant de jeunesse et d'imagination qui risque d'ici peu de perdre un peu de son âme :

« On était cajolé dans cette école. C'était une grande famille au sein de laquelle, déjà, on évoquait son déplacement sans que jamais on l'ai vu venir... l'école à Saint-Maclou, c'était une immersion dans la vie. Il suffisait de passer la porte pour se trouver dans la beauté et de trouver tous les prétextes à dessiner ou à peindre. C'est un environnement exceptionnel et les élèves pouvaient se lancer dans des excursions esthétiques qui allaient de l'Hôtel de Ville à ce Pré-aux-loups en bord de Seine qui a servi de toile de fond à toute l'école de Rouen ... ».

Il n'y pas de regret chez Christian Sauvé dont la riche carrière lui a permis de se désencombrer des nostalgies inutiles, tout juste une nostalgie pour une vie de quartier qui va, l'école s'en allant, changer de ton et d'humeur. Les souvenirs qu'il en a remontent à sa prime jeunesse quand ses parents virent se profiler chez ce jeune garçon qui n'avait pour l'école de Jules Ferry que des préoccupations annexes au profit d'aspirations artistiques dont on disait alors que « ce n'était pas un métier ». Pas un métier mais une raison de vivre qui le tenaillera assez pour qu'à l'âge de douze, le jeune arpette qui travaillait dans un atelier de la rue Armand-Carrel, réussisse à se faufiler, si l'on dire direr, rue Martainville pour suivre les cours du soir de Léon Toublanc, professeur de peinture et de fresque qui assistera et présidera en quelque sorte à la naissance et à l'épanouissement de sa carrière.

C'est l'époque – on est dans les années 50-60 - où le bel Hôtel d'Aligre était une annexe de l'école. Entre les impératifs d'un métier qui l'ennuie et une passion qui l'habite, Sauvé va se faire une place dans les cours du soir qui se dérouleront d'abord dans les pièces de la rue Damiette.

«L'école était un véritable espace de liberté. Nous avions à notre disposition une petite pièce avec un poêle autour duquel nous nous regroupions avec un ou deux modèles. Au début nous étions quatre ou cinq et puis progressivement le groupe s'est étoffé pour arriver à 25 et même à 50 élèves. Devant le succès de cette initiative chapeautée par Léon Toublanc et sur laquelle Monsieur Herr, le directeur de l'école, fermait les yeux, on en vint à nous confier la salle dite «des antiques» à l'Ecole même. Le portier de l'époque était un peu notre complice. Il ne s'occupait pas vraiment des horaires et nous ouvrait la porte dès que nous le voulions. C'était la liberté dans une ambiance que renforçait l'impression de cocon que nous donnait l'Aître lui-même et d'évasion esthétique dès que l'on en sortait ».

C'est l'époque où il veut et va peindre . Il fréquente des jeunes fous comme Borde, Sébire, Vaumousse qui vont redonner des couleurs aux cimaises rouennaises. Porté par l'aide affectueuse de Gaston Menuisement qui sera le premier à lui ouvrir sa galerie, il part pour Paris où poussé par son professeur Maurice Brianchon, il se risquera à briguer la villa Médicis qu'il manquera de peu.

Un diplôme ... et une jeune mariée !
Il se rattrapera avec la casa Velasquez cet autre grand concours généré à Madrid par l'Institut de France. Le destin donnera ce coup de pouce à la chance qui l'attendait. Habitant le quartier, il était venu un peu plus tôt que d'habitude, juste à temps pour s'inscrire à ce concours. Il en sortira premier, deviendra un héros de l'Ecole et partira pour Madrid avec plein de projets dans ses cartons et au bras une toute jeune mariée. qui va le suivre dans la vie et en même temps poursuivre sa carrière d'enseignante et d'artiste avec l'enthousiasme et l'indépendance qu'on lui connaît.

Quand il reviendra au bout de deux ans, il prendra tout naturellement sa place d'enseignant dans la maison.

Indissociables dans l'art comme dans la vie, Christian Sauvé et Marie-Ange Rialland sont exemplaires de cette vie frémissante, intense, joyeusement créatrice qui donnait à l'Ecole des Beaux-Arts, au cœur même de Rouen, une dimension humaine et artistique qui a marqué tous ceux qui l'on partagée.

Il reste aux générations qui vont prendre possession du collège Jean-Giraudoux de la Grand-Mare d'y tracer de nouvelles pistes et donner de nouvelles formes et de nouvelles couleurs à leur avenir d'artiste comme l'ont fait leurs grands aînés en attendant que naissent ceux qui seront, un jour, les mariés de la Grand-Mare

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La « Damnation »... au diable la raison !

4 Octobre 2013 , Rédigé par Vicaire François

La « Damnation »... au diable la raison !

Quand on n'a pas les moyens d'être fou… mieux vaut être raisonnable !

C'est un peu la philosophie, lapalissienne il est vrai, que l'on peut tirer de cette « Damnation » présentée à l'Opéra de Rouen. Une « Damnation » d'une grande sagesse, plutôt respectueuse si l'on excepte quelques fantaisies de mise en scène qui n'apportent rien à la compréhension de l'ensemble et qui s'en tient aux strictes limites d'une vision sans relief excessif.

Pourtant Berlioz était l'homme de la démesure, du lyrisme exacerbé et des partitions échevelées mais pour ce faire il faut des masses chorales imposantes, un orchestre renforcé et une distribution qui se hisse aux sommets fiévreux de la partition.

En fait, et c'est tout le problème de cette œuvre si difficile à monter, on ne sait pas exactement par quel bout la prendre. Les générations de metteurs en scène, qui se sont ingéniés avec des bonheurs divers à lui donner une structure dramatique, ont planché sur les différentes manières d'y parvenir alors que c'est la version en oratorio qui est certainement la plus satisfaisante.

Car la « Damnation », c'est avant tout une symphonie. C'est elle qui domine et développe l'action et qui lui donne sa véritable couleur plus que les palettes multiformes dont on l'encombre souvent.

Frédéric Roels s'en tient, avec sagesse – toujours elle ! - à un moyen terme dans lequel chacune des composantes du spectacle s'insère sans se contrarier mais sans former pourtant une véritable cohésion.

Chacun, d'une certaine manière, joue dans sa cour et les deux qui s'y révèlent incontestablement gagnants, sont Nicolas Krüger au pupitre et Christophe Grapperon dans le travail qu'il mène avec le chœur.

Le premier avec une formation qui n'a pas l'envergure que devrait lui apporter, au bas mot, les quelque 90 musiciens qu'elle demande, fait véritablement passer un souffle d'une grande puissance et d'une belle couleur. L'orchestre y est excellent et assure brillamment les grandes plages orchestrales qui font de la « Damnation » cet opéra de concert qu'avait voulu Berlioz.

Quant aux choeurs, dans lesquels on retrouve la "patte" d'Equilbey; leurs sens de la nuance et la belle passion des palettes sonores qu'ils affirment, sont véritablement portés par une musicalité sans défaut. Bien sûr, là encore, il faudrait un peu plus de monde, plus d'ampleur, plus de richesse dans chacun des parties mais l'ensemble est d'une vaillance parfaite même si entre autre dans la fameuse fugue, elle montre ses limites.

Mephisto, surtout... et Marguerite

Côté distribution, c'est le Mephisto de Willard White qui tire son épingle du jeu. Il a la couleur et la puissance du rôle et en même temps l'intelligence subtile et démoniaque du personnage.

On attendait avec curiosité la Marguerite de Marie Gautrot. Un rôle lourd pour cette jeune artiste qui n'a pas attendu la grande maturité vocale pour l'aborder. Elle le fait avec beaucoup d'élégance et fait valoir une très belle couleur de timbre et des ressources d'expression qui « passent » « bien. Il lui suffit maintenant de trouver plus d'ampleur dans un registre qui s'apparente, dans ce cas précis, plus au soprano dramatique qu'au mezzo. Mais son élégance dans le phrasé, la qualité de son timbre et la tenue de son interprétation en font une des valeurs sures du chant français.
Enfin, il y a Erik Fenton qui n'a pas exactement le timbre et la vaillance du rôle. Faust, chez Berlioz, c'est ce qu'on appelle un « Heldentenor », c'est à dire un « Sigurd », un « Otello » ou un « Tannhaüser », or Fenton irait plutôt du côté des demi-caractères dotés de beaux moyens dans la couleur et la qualité de son timbre. C'est bien fait, extrêmement adroit (et il faut qu'il le soit pour affronter cette partition qui doit le faire souffrir), avec de belles ressources de mélodiste. Malheureusement, il n'a pas le lyrisme, la vaillance, l'impact vocal qu'on en attend. Sa « Nature immense », entre autre, reste en-deça de ce qu'on pouvait attendre de cette pièce magnifique tout en force et en nuance.

A signaler également l'excellent et solide Brander d'Alain Hernau.

Quant à la mise en scène de Frédéric Roels, elle oscillle entre le fantastique et le vérisme. Une grande part de la visualisation de l'action repose sur un dispositif astucieux. Elle est confiée à une groupe de danseurs qui dans une chorégraphie, volontiers répétitrice et très « datée », relève plus de la contorsion gymnique que d'une sensualité qu'on ne trouve quasiment jamais dans ce spectacle...

Pour ceux qui se faisaient une idée sulfureuse de l'enfer, ils risquent de rester sur leur faim. Et ce ne sont pas les dernières scènes du spectacle qui pourraient les en convaincre. On y voit, en effet, Faust se payer quelques tours de pousse-pousse en guise de course à l'abîme. Quant à Marguerite, elle s'envole allègrement à l'apothéose dans les cintres comme au plus beau temps des « mises en scène volantes » de Maurice Lehman qui firent rire l'Opéra dans les années cinquante. Elle est escortée par des sortes de créatures qu'on pourrait prendre pour des ectoplasmes si leur évanescence n'était agrémentée de « loupiotes » sur la tête qui les transforment, au mieux, en fées électricité ou au pire, en réverbères... C'est au choix !

Tout cela n'est que détails, direz-vous, mais il illustre bien la difficulté de rendre crédible à la scène le somptueux bouillonnement d'une partition qui, en définitive, se suffit à elle-même !

L'opéra de Rouen a eu le mérite de cette reprise difficile. Cette « Damnation » tient le public aux limites du purgatoire. Il ne reste plus à Frédéric Roels que de la donner à nouveau en concert (au Zénith, pourquoi pas ?) pour qu'il soit aux anges !

- Dimanche 6 à 16 heures et mardi 8, à 20 heures

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