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Théâtre en Normandie

« La Maison illuminée » : De beaux cousinages entre les styles

29 Avril 2017 , Rédigé par François Vicaire

C'est une évidence. Même s'il se sent tout à fait normand, Oswald Sallaberger reste profondément viennois

Cela se sent dans sa gestique enthousiaste, dans ses interprétations fiévreuses et surtout dans cette curiosité qui le pousse à multiplier les expériences musicales. Il se plait, en effet, à lancer des ponts entre les compositeurs en associant les époques et les styles à la faveur de « cousinages » musicaux qui peuvent être surprenants, voire risqués.

Mais on ne peut pas aller contre la nature profonde d'un pays dont sont issus Schönberg, Webern ou Malher mais aussi Mozart et Haydn et pour faire bonne mesure, Franz Lehar, les Strauss ou Joseph Lanner qui sont aussi des enfants du Danube.

Toutes ces composantes fortement diversifiées forment la structure musicale d'un pays autour duquel s'est construit une culture ouverte, curieuse... une sorte de melting pot dans lequel la dodécaphonie et la valse à quatre temps se côtoient sans vraiment se contrarier.

Le dernier concert en date de « La Maison illuminée » à l'auditorium Corneille relève de cette démarche dont les éléments pourraient passer pour contradictoires si Sallaberger ne les apprivoisait subtilement.

Dans ce voyage qui va de Rouen à New-York, il a su réunir les courants qui ont favorisé l'éclosion de parcours dont est issue la musique contemporaine.

Et il fallait un beau sens de l'opportunité pour parvenir à insérer entre « la diva de l'Empire » et le « limeligth » de Charlie Chaplin, une grande pièce de John Cage en forme d'hommage à Erik Satie et dont les pulsions minimalistes ont été servies par la louable interprétation des musiciens de l'ensemble instrumental du Conservatoire dirigé par Philippe Tailleux. Il fallait de la témérité à ces jeunes interprètes et à leur professeur pour affronter une partition périlleuse dont la logique peut parfois paraître hasardeuse dans sa construction. Mais l'opération relevait d'un bel exercice de style qui apportait la preuve que l'enseignement officiel sait échapper aux sentiers battus.

Dans ce concert, on découvrit – et ce fut pour beaucoup une découverte - une oeuvre de Ervin Schulhoff. Juif, homosexuel, communiste et musicien avant-gardiste, il fut une des cibles déclarées du nazisme et mourra en déportation. Sa musique s'inscrit dans une démarche à la fois classique et progressiste. La pièce qui avait été choisie permit de mettre en valeur les musiciens de « La maison illuminée » comme le contre-bassiste Gwendal Etrillard et la flûtiste Luce Zurita qui, avec Philippe Davenet aux claviers, formaient l'épine dorsale d'une formation de chambre de très grande qualité.

Stravinsky était également au programme ainsi que Kurt Weill, Bernstein plus proche mélodiquement de son « Candide » que de « West side » et qu'Albane Carrère porta avec un joli timbre et une grâce vocale qui lui permirent de mettre en valeur aussi bien les espiègleries d'intention de Satie que les grâces plus académiques de Chaplin.

Et puis Georges Auric apportait cette note excentrique et presque iconoclaste que les jeunes compositeurs français du début de l'autre siècle comme Darius Milhaud ou Henri Sauguet lançaient comme un clin d'oeil à la fois souriant et désinvolte à leur époque et auquel répondait la conception de ce concert.

Le prochain concert de « La Maison illuminée » aura lieu le vendredi 12 mai à la Chapelle sur le thème de « Musique et Paix » avec la participation de la Maïtrise Saint-Evode

Notre photo : Oswald Sallaberger et l'orchestre des jeunes musiciens du Conservatoire à rayonnement régional (photo Eric Peltier)

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Avant qu'il ne soit trop tard

27 Avril 2017 , Rédigé par François Vicaire

« Quand les nazis sont venus chercher les communistes,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
je n’ai rien dit,
je n’étais pas syndicaliste. »


A cette belle réflexion du pasteur Martin Niemöller, protestant contre l'inertie des milieux intellectuels face à la montée du nazisme, on pourrait ajouter une nouvelle strophe :

Quand ils sont venus chercher

les blacks, les arabes et les gays

je n'ai rien dit

je n'étais ni les uns ni les autres

et reprendre l'amère conclusion du poème :

Quand ils sont venus me chercher,
il ne restait plus personne
pour protester. »

et pour rester dans le domaine du spectacle qui aurait tout à craindre pour ses libertés de choix et d'expression, on pourrait se rappeler la réflexion de Sasha dans le « To be or not to be » (un remake de celui de Lubitch) de Mel Brook, à propos des rafles : mais alors - disait-il - si on ramasse les tziganes,  les juifs et les pédés.. il n'y a plus de théâtre.

Il serait temps de remuer un peu les consciences et ne pas s'amuser à jouer les Ponce Pilate avant qu'il ne soit trop tard


 

(merci à Pierre Turban qui m'a mis la puce à l'oreille avec la diffusion du texte de Niemöller !)

 

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Au « Rive Gauche » , Shakespeare revu et sublimé par Thomas Jolly

26 Avril 2017 , Rédigé par François Vicaire

Depuis un certain temps déjà, Thomas Jolly se faisait rare dans notre région. Ce n'était pas le fruit du hasard mais l'évolution logique d'un talent que l'on suit depuis pas mal de temps maintenant avec un intérêt soutenu.

Jusque-là, la compagnie s'était imposée en apportant de nouvelles couleurs au paysage artistique normand. Ses trois premiers spectacles, « Arlequin poli par l'amour », « Toa » de Guitry, et « Piscine (pas d'eau )» de Ravenhill avaient été autant de révélations dans une manière de vivre le théâtre et ont dépassé largement les frontières haut-normandes. Beaucoup d'idées, un sens de l'esthétique très sûr, une maestria dans sa manière d'ordonnancer des situations inextricables et une phlétore de comédiens gérés dans un esprit à la fois très libre et pourtant parfaitement construit, apportèrent   la confirmation d'une audace remarquablement maîtrisée.

Et ce n'est pas un hasard si son « Henry VI » lui a valu un  « Molière » pour une mise en scène dont la démesure opulente s'apparentait à une sorte de grand opéra tragique. Tout naturellement son sens du spectaculaire et son goût pour un certain gigantisme l'ont conduit à mettre en scène à Garnier un « Eliogabalo » qui porte en lui tous les ingrédients fantasmagoriques avec lesquels Jolly sait jouer admirablement.

Sur sa lancée, notre jeune homme s'est senti pousser des ailes et s'est lancé depuis dans une nouvelle aventure shakespearienne qui est en quelque sorte le prolongement de son « HenryVI ».

Ainsi, avec « Richard III », la compagnie rouennaise poursuit une incroyable épopée dans laquelle Jolly endosse lui-même le rôle-titre.

« Richard III » est le quatrième et dernier volet d’un cycle d’horreur et de barbarie, qui traverse la guerre de Cent Ans puis celle des Deux-Roses pour finir par la chute de la maison d’York et l’avènement des Tudor ; c’est la peinture d’une société meurtrie et dévastée, propice à l’éclosion d’un monstre qui est de tous le temps. D'où le parti-pris d'avoir transposé l'action à notre époque. Richard III, au look de punk à plumes, apparaît comme un manipulateur politique, une sorte d'oiseau de proie aux allures de rock star.

« A bien des égards, conclure la trilogie Henry VI par ce dernier sursaut de noire politique me semble urgent. Car voici qu’une quatrième génération poursuit les conflits amorcés par leurs aïeux. Une génération désolée d’enfants nés dans la guerre, sans autre repère que le sang et d’autre logique que la violence, élevés pour combattre, venger et tuer.
Si Richard peut évoluer avec tant d’aisance à la cour et que ses plans se concrétisent avec une facilité déconcertante, c’est certes par sophistication stratégique mais aussi par  une complète absence de règles et un climat d’angoisse permanent dans lequel évoluent tous les personnages.
Reconsidérer Richard III dans la continuité d’Henry VI permet d’accéder à la lecture que fait Shakespeare de l’Histoire. Il traduit traduit le resserrement de la notion de conflit : d’abord à l’échelle de deux royaumes (guerre de Cent Ans) puis dans l’opposition de deux familles rivales (guerre des Deux-Roses) pour atteindre la confrontation d’un seul personnage avec lui-même. »

Photo : Nicolas Joubard

Au Rive-Gauche de Saint-Etienne du Rouvray

les jeudi 4 et vendredi 5 mai à 19 heures (en co-accueil avec le Centre Dramatique National de Normandie-Rouen)

 

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Jacques Petit ; le mamamouchi du « Grand Turc »

11 Avril 2017 , Rédigé par François Vicaire

 

Dans sa folle mais laborieuse jeunesse au Conservatoire National Supérieur de musique de Paris, en plus de tous les prix qu'il remporta haut la main, Jacques Petit avait présenté lors de son concours une variation pour orchestre sur les exercices de style de Raymond Queneau qui avait enthousiasmé Olivier Messiaen.

C'est dire si celui qui fut pendant des années professeur d'écriture et de composition au Conservatoire de Rouen savait déjà allier la rigueur à la fantaisie.

Depuis, mieux que personne, il a su s'affranchir – sans jamais les renier – des beautés formelles d'une partition pour se livrer à une sorte de folie ordonnée dans laquelle les exigences inhérentes à sa formation classique se plient au gré d'une vision quelque peu irrévérencieuse .

L'orchestre du Grand Turc en est le témoignage le plus éclatant.

Son nouveau programme, présenté dernièrement à Dullin, est un véritable manifeste d'humour et d'intelligence. Porté par la grande qualité de musiciens rompus aux aventures musicales auxquelles leur chef les soumet avec une autorité à la fois souriante et détachée, l'ensemble catapulte les genres avec un bonheur jubilatoire.

Mais il ne faut pas s'y tromper, dans cette succession de numéros loufoques qui tient tout à la fois d'Hellzapoppin, de Hoffnung et même d'une « Nuit à l'opéra » des Marx Brothers, la musique garde droit de cité même si l'esprit joyeusement saccageur de Jacques Petit la pimente sans que le procédé ne devienne jamais indigeste.

Il faut dire que les gags musicaux, mais aussi visuels et vocaux se succèdent à une vitesse qui permet juste d'attraper ça et là des réminiscences passées à la moulinette d'un esprit irrémédiablement potache. Avec un irrespect total, le Grand Turc affronte de périlleuses approximations d'intention et opère des enchaînements d'une grande subtilité musicale qui rappellent que Jacques Petit n'est pas seulement un compositeur de talent mais aussi un orchestrateur hors-pair.

Et tout cela se déroule dans un joyeux désordre soigneusement maîtrisé.

Il faut du toupet et une grande maîtrise de son métier pour faire se rencontrer la quarantième de Mozart avec le « Ne me quitte pas » de Brel ou passer de Schubert à Beethoven sans autre transition que le plaisir de jouer avec quelques modulations barbares (mais très bien venues) et de se livrer à des parodies d'opéra dont l'incroyable duo de « La Mascotte » qui est en lui-même un véritable gag.

Et en même temps, revenant à des amours pas si lointaines, l'ensemble puise aussi ses références dans un univers très « jazzi » qui fait penser souvent aux « Collégiens » de Ray Ventura.

Tout cela est remarquable, drôle, improbable et pourtant toujours parfaitement dosé entre cocasserie et authentique musicalité.

Le « Grand Turc » avec son « Mamamouchi » en meneur de jeu, fait passer un souffle de liberté et d'impertinence sur une époque où le spectacle a la tentation de se prendre trop souvent au sérieux.

C'est rafraîchissant et d'une certaine manière, rassurant.

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