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Théâtre en Normandie

"Bohème" à l'Opéra de Rouen ; du charme mais pas d'émotion

9 Juin 2017 , Rédigé par François Vicaire

Il faut dire les choses comme elles sont : ce sont les vieilles recettes qui marchent le mieux.

La preuve en est avec cette série de « Bohème » que l'on n'avait pas entendue à Rouen depuis une bonne dizaine d'années et qui remplit les salles à défaut de les combler d'aise.

 

Hier jeudi, en prime, l'Opéra de Rouen s'est offert le luxe d'une alerte qui a obligé les spectateurs à piétiner allègrement sur le parvis pendant près d'une heure.

En définitive, il semble bien que l'affaire se soit résumée à un problème lié à la maison.

Des invectives venues des balcons et des envois de tracts lancés sur la salle et dont les propos diffamants ne permettent pas qu'on les développe ici, laissaient penser que la représentation pouvait souffrir de malencontreuses perturbations... d'où la sage précaution de résoudre le problème avant qu'il ne dégénère. Tout ayant été, pour un temps, réglé en interne Mimi et Rodolphe purent en toute tranquillité mener leurs amours difficiles.

En toute tranquillité est le terme adéquat car ce spectacle s'en tient à une bonne tenue d'ensemble mais ne provoque pas d'emballements excessifs. Il est sans éclat particulier, avec une distribution honnête, sans plus. La mise en scène de Laurent Laffargue, quant à elle, ne peut résister à la mode qui exige de déplacer dans le temps des actions qui sont pourtant si à l'aise dans celles pour lesquelles elles sont faites.
L'exercice n'est pas nouveau et dans le cas présent, l'audace est bien mince et le procédé fait mouche. Une machine à écrire, une antenne de télévision trônant à l'avant-scène pour faire croire que l'on est sous les toits (au cas où l'on aurait pas compris !), quelques néons sur la façade d'un cabaret dans le tableau de l'octroi, des écrans-témoins qui escamotent le défilé chez Momus (bien confus musicalement) ne font pas une mise en scène mais une illustration un peu béotienne et sans réelle logique.

Les personnages, eux, sont mieux traités dans la mesure où la musique, pour laquelle Leo Hussain fait chanter admirablement son orchestre, imprègne cette œuvre pétrie de sensibilité et de lyrisme. Puccini était et reste un magicien. La beauté de sa mélodie, la richesse de son orchestration, cet art incomparable qu'il a de faire chanter sa partition est d'une telle cohérence musicale et dramatique qu'elle emporte sur son passage toutes les réserves qu'on pourrait émettre surtout dans ce dernier acte qui a fait pleurer des générations. En dépit de tout, des ans qui passent et des expériences qu'on lui fait subir, « Bohème » continue d'émouvoir.

Mais pour cela, il faut une distribution qui soit à la hauteur des émotions que l'on attend d'elle. Celle réunie à Rouen est d'un niveau sympathique mais, à quelques exceptions près, ne fait pas passer un véritable rayonnement lyrique.

Dès le premier acte, redoutable pour les chanteurs, les deux airs de bravoure donnent la mesure et les limites des interprétations de Rodolphe et de Mimi. Le premier, Alessandro Liberatore, possède un beau timbre qui ne perdrait rien à être plus percutant et, surtout, ses aigus assez courts et d'une certaine dureté enlèvent toute séduction à son chant. Quant à la Mimi d'Anna Patalong, elle a du charme et de la sensibilité, mais souffre d'un problème persistant de justesse qui vient d'un mauvais placement de voix et d'une absence évidente de style.
Il faut attendre les seconds rôles pour retrouver un peu de cet allant qu'insuffle naturellement la partition de Puccini. La Musette d'Olivia Doray a une très jolie voix, bien placée avec de beaux aigus mais la visualisation qu'on en donne va à l'encontre de son personnage. Musette, excusez-nous du terme, n'est pas une pute mais une cocotte.... une subtile nuance que les fantasmes du metteur en scène n'ont pas su distinguer et qui tuent totalement la si merveilleuse scène des retrouvailles avec Marcel. Et puisque nous parlons de Marcel disons qu'il s'affirme avec Yuri Kissin dont la « défroque » était remarquable, les deux véritables belles voix de cette distribution. Avec le Schaunard, solide et très en place, de Mikhael Piccone, ils forment un trio qui anime avec intelligence une mise en scène aux audaces approximatives comme l'indigne intermède relevant d'un raccoleur numéro de cabaret qui casse la progression dramatique entre « la barrière d'Enfer » et la mansarde..

A noter, avec la participation des choeurs celle, très bien venue, des jeunes de la maîtrise du Conservatoire.

En définitive, cette « Bohème » souffre d'une cruelle absence de lyrisme. Elle charme un peu sans émouvoir beaucoup... alors que c'est l'émotion qui fait le charme incomparable de Puccini.

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De Lalande au « Poème Harmonique » : la grandeur et l'intériorité

2 Juin 2017 , Rédigé par François Vicaire

La fin de saison rouennaise du « Poème Harmonique » se termine en majesté !

Concert chez la Reine, concert dansé chez le roi et, tout dernièrement, déroulement des pompes spirituelles telles que le XVIIème les sublima dans la rigueur d'une réflexion qui répondait en même temps aux exigences versaillaises.

De Lalande est le musicien qui représente le mieux cette somptueuses alternative qui imprégnait un siècle où le monarque voulait mettre en accordance l'humilité et la grandeur.

Laissant à Lully le bénéfice des productions spectaculaires, Lalande au contraire fut le serviteur fidèle et discret d'une illustration plus intérieure au nom d'une spiritualité qui contrebalançait les fastes de la comédie-ballet.

Louis XIV en fit son musicien favori, lui laissant le champ libre dans sa manière d'accompagner ses offices (et même ses musiques « de table »), d'où une succession de motets et de pièces de circonstance qui échappaient à la théâtralité du temps et rejoignaient des préoccupations plus directement religieuses.

Le concert que Vincent Dumestre proposait à la Chapelle Corneille, prolongement de celui qu'il avait présenté en avril au festival de Cracovie avec le même programme, résumait parfaitement cette dualité entre les intentions intimes de l'assistance, et surtout du Roi et la manière de les transmettre au cours des offices.

Un programme historique puisque les deux premiers motets qui ouvraient le concert n'avaient pas été donnés en public depuis leur création. Ces deux « raretés » se complétaient de deux pièces majeures démontrant les courants musicaux qui traversaient le siècle. D'un côté, un « Magnificat » dont les beautés altières, interprétées en faux-bourdon, ne sont pas sans se rapprocher de ses « Ténèbres ». Irradiant la chapelle de résonnances surgissant des hauteurs de la Chapelle dans une grandiose quadriphonie, cette grand pièce méditative, mettait en valeur, une fois de plus et définitivement, la qualité des lieux et les ressources dont ils disposent. Pour lui répondre, le grand « Te Deum », parmi les plus connus et l'un des plus joués dans l'immense production de De Lalande, éclatait sous les voûtes et, par son ampleur et la qualité de son interprétation, affirmait la prédominance d'un style monumental auquel il lui fallait sacrifier tout en confiant aux solistes de grandes plages d'émotion pure. Emanuelle de Négri, Dagmar Saskova, Sean Clayton, Cyril Auvity et André Morsch firent valoir cette subtilité du chant baroque qui, tel qu'il est restitué, reste fidèle au style de son époque dans l'utilisation des timbres mais sait aussi dépasser son formalisme pour atteindre, et c'était sensible dans certains passages du « Te Deum » à une grande modernité.

Vincent Dumestre avait mobilisé pour la circonstance une impressionnante formation qui réunissait la masse orchestrale du « Poème » et l'admirable ensemble « Aedes » préparé par Mathieu Romano.

Passionné, précis et sensible, il porta avec un allant remarquable cette triomphante phalange dont la grande cohésion et la qualité intrinsèque sont le fruit d'un travail exemplaire de recherche et d'initiation .

Cela dit, il n'est pas inutile de rappeler que la résidence en Normandie du « Poème » ne se contente pas d'organiser des concerts et quand on lui en donne les moyens de monter des opéras. Il poursuit également un travail suivi auprès de jeunes des Hauts-de-Rouen qui, grâce à lui, découvrent non seulement la musique mais la manière de la servir et de la prolonger dans la pratique d'un instrument. On pourra en mesurer les résultats au cours du concert de fin d'année de l'école harmonique, mardi prochain à 16 heures et 19 heures à la Chapelle.

En quelque sorte le creuset des bonheurs à venir.

 

Notre photo : le « Poème » au festival de Cracovie - photo de Attila Nagy

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