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Théâtre en Normandie

Simon Vialle et « La Méduse : stupéfiant !

28 Février 2016 , Rédigé par François Vicaire

Simon Vialle et « La Méduse : stupéfiant !

Pour un peu on se croirait revenu au beau temps de 68 quand de jeunes comédiens lassés de trop d'habitudes s'employèrent à casser les codes et à refaire le monde et le théâtre.

Toute proportion gardée, c'est un peu ce que fait Simon Vialle avec « Simon, la méduse et le continent » qu'il présentait en petit comité la semaine dernière aux Deux-Rives.

En fait de continent, c'est un univers que trace à grands traits ce spectacle qualifié de « langagier ».

Derrière ce barbarisme se cache un travail véritablement stupéfiant par la vitalité dont fait preuve ce jeune comédien plein d'allant et certainement plein d'avenir qu'est Simon Vialle. La manière qu'il met à envahir le plateau et d'affronter le texte de Louise Emö qui joue avec une gourmandise un peu abrupte avec le langage et les idées est étonnante de punch et d'intelligence dans l'investissement d'un rôle écrasant.

Il réussit une remarquable performance d'acteur et porte à bout de bras un argument qui est une sorte de manifeste d'indépendance dans lequel les mots et surtout les idées se téléscopent sans, il faut bien le reconnaître, se rattraper toujours. L'extraordinaire, c'est que dans ce jeu dangereux où les idées, la parole et le geste se renvoient constamment la balle, Simon Vialle réussit le tour de force de maîtriser parfaitement l'exercice sans lui accorder un instant de faiblesse.

Cela dit, à force de vouloir trop prouver, le principe frôle le procédé et tout en l'admirant on en vient parfois à se demander à quoi il veut aboutir si ce n'est prouver la qualité de l'interprétation. Ce qui n'est déjà pas si mal.

Simon Vialle, en effet, donne libre cours à une superbe liberté qu'il maîtrise parfaitement. Toutefois, le spectacle pour convaincant qu'il soit globalement a les défauts de ses qualités. Ainsi, cette indiscutable virtuosité que l'on admire sans réserve prend le risque par trop d'intentions de tuer justement l'intention. Et cette imagination débordante se noie parfois dans trop d'effets.

Le fil narratif de l'histoire se perd dans la confusion d'une élocution dont le débit effrené part en saccades. Dans les méandres compliqués d'un texte qui fait un sort à la logique, émerge une autre construction mentale plus élaborée mais quelque peu systématique.

Cela dit, cela représente un excellent travail de laboratoire parfaitement mis en lumière par Clément Longueville. C'est une intéressante approche de la manière de penser autrement le théâtre mais c'est en même temps prendre le risque en voulant extérioriser le propos de sacrifier ce qu'il recele d'humain, de tendresse, de poésie.

C'est une question d'approche intérieure et on voit bien qu'au cours de ce spectacle, il suffit de quelques instants de repos – de répit devrait-on dire – pour que Simon Vialle fasse passer ce pourquoi le théâtre est fait : l'émotion.

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« L'Aître aux poètes » : Des mots à lire et à dire par tous les temps

27 Février 2016 , Rédigé par François Vicaire

« L'Aître aux poètes » : Des mots à lire et à dire par tous les temps

C'est bientôt le printemps et la poésie arrive.

En fait, si on y regarde bien, été comme hiver, la poésie est par tous les temps chez elle. Il suffit de savoir la regarder, de l'entendre, de la lire ou de la dire, d'humer cet air ambiant qui n'appartient qu'à elle pour se convaincre qu'elle donne des ailes aux mots et du soleil aux idées.

Avec la promesse des beaux jours, elle profite de l'occasion pour s'en aller musarder au hasard des rues, pour chuchoter à l'oreille des « passants qui s'aiment » comme dirait Prévert, des mots, des humeurs roses ou tristes et qui, qu'il fasse soleil ou qu'il pleuve (on est en Normandie tout de même!), éclaircissent les mornes horizons du quotidien.

Et c'est un peu ce à quoi s'emploie le volet rouennais du « Printemps des poètes » grâce à trois associations qui mettent en place des opérations « coups de coeur » tout au long d'un long week-end en investissant le quartier Saint-Maclou avec point de rencontre cet « Aître » qui est à lui seul un long poème d'harmonie et de réflexion.

Alain Fleury avec sa compagnie « Alias Victor », Jacques Perrot et son association « Détournements » (dont le 6ème édition de son festival « Dans(e) dans la rue » se déroulera le samedi 1er octobre) et Patrick Verschueren et sa « Factorie -Maison de la poésie Normandie» qui tient ses assises à l'Ile du Roy à Val de Reuil, sont les maîtres d'oeuvre de cette opération dont le thème sur le plan national est placé sur « le grand XXème siècle ».

Notre XXème siècle a-t-il été poète ?

Pour répondre à la question, il suffit de parcourir la longue liste des auteurs qui s'y sont illustrés. D'Apollinaire à Claudel en passant par Desnos, Prévert, Aragon Senghor, René Char, Queneau jusqu'à Renée Chedid ou Allain Leprest et tant d'autres, c'est un florilège de noms et de talents qui mériteraient à eux seuls une anthologie.

« L'Aître aux poètes » a le grand mérite de les mettre en valeur avec une préférence, et c'est tant mieux, pour les poètes de notre temps et de toutes les latitudes (dont trois poètes québecois qui seront présents) et dont certains sont encore à découvrir ou à mieux connaître. Pour y parvenir, l'opération descend dans la rue, va à la rencontre du monde, investit des places ou des trottoirs qui ne sont pas, de toute évidence, les lieux habituels où les mots prennent leur sens. Mais le procédé, astucieux et efficace, trouve un écho tout particulier au contact de ceux à qui ils vont s'adresser à un moment où ils s'y attendront le moins.

Du poème lu à celui qui est dit – et le distingo permet de réunir dans une même fonction et avec un même bonheur des comédiens professionnels et des amateurs (ceux qui « aiment ») - de la chanson poétique, du geste créateur du peintre ou du sculpteur, de la danse qui prolonge par le mouvement le rythme de la pensée... tous convergent vers un acte poétique qui, pendant deux jours, va faire respirer au quartier Saint-Maclou un air printanier (même s'il pleut mais quelle importance pour un poète!) vivifiant, neuf et riche dans sa diversité et ses propositions de découvertes.

Le programme

Durant tout le week-end, à l’Aître St-Maclou et aux alentours : - Cliques poétiques, avec les élèves du COP – classe d’art dramatique du Conservatoire de Rouen.

- Roue de la Fortune poétique, par l'association « Détournements ».

Samedi 5 mars :

14h Aître Saint-Maclou

Des chuchoteurs de poèmes

14h30 Aître Saint-Maclou

Contre les bêtes, de Jacques Rebotier, avec Arno Feffer et « Théâtre Éphéméride »

15h30 / 17h Aître Saint-Maclou

Parcours poétique - 1er départ à 15h30. Se renseigner sur place pour les départs ultérieurs. Avec Ritta Baddoura, Dan Bouchery, Perrine Le Querrec, « Israhn » (poésie kabyle et arabe chantée); et Gersende Michel (poèmes de Béatrix Beck).

17h15 Salle paroissiale

« Cap au Norge ! » Récital Géo Norge, avec Alain Fleury et Alexandre Rasse

18h Aître Saint-Maclou

Avec Gherasim Luca, par l’Atelier par cœur et « Détournements »

19h Aître Saint-Maclou

« Paroles du Québec » avec Nicole Brossard, Louise Dupré et Louis-Philippe Hébert

21h Aître Saint-Maclou

Un Cabaret nommé désir, avec tous les participants de la journée.

Dimanche 6 mars

12h Place Saint-Marc

« Derrière le blanc » . Performance danse/poésie, avec Alexis Pelletier et Jean- Antoine Bigot

14h30 Aître Saint-Maclou

« Tralahurlette » d’Allain Leprest et Alain- Michel Boucher, avec Henry Dubos, Tania Dubos, Stefano Maghenzani et Elisabeth Touchard (Théâtre Musical Coulisses)

15h30 / 17h Aître Saint-Maclou

Poésie à la carte. Avec Eric Ferrari, Rabah Mehdaoui (Benjamin Fondane), Marja Nykänen, Jean-Christophe Canivet (Mohammed Dib).

- Alexis Pelletier et des membres de « Détournements » (Panorama du 20e) ;

- Alain Fleury (Georges Haldas)

– L’état de poésie et Jean-Pierre Siméon – (« La poésie sauvera le monde »).

17h15 Salle paroissiale

« J’habitais le vingtième ». Récital de poche avec Patrick Verschueren et Evelyne Boulbar

– Ma Vie de poème

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Sylvie Habault et « les saisons « de Maurice Pons : L'autopsie d'une création mythique

19 Février 2016 , Rédigé par François Vicaire

Sylvie Habault et « les saisons «  de Maurice Pons :  L'autopsie d'une création mythique

Quand Sylvie Habault s'installa un beau jour au Moulin d'Andé pour faire son nid avec Guy Faucon, elle laissait derrière elle une expérience de photographe qui l'avait conduite, en trois ans de temps, à bourlinguer aux hasards de l'Orient pour réaliser des portraits de femmes.

Arrivant sur les bords de ce bras de Seine, elle déposa, alors, son appareil sans jamais penser le reprendre un jour.

Il faut dire que les activités multiples de « La Pie Rouge » où elle cumule les rôles de comédienne, de chanteuse, de décorateur, de sculpteur et de quelques autre occupations théâtrales et humaines avaient de quoi remplir sa vie sans qu'elle se sente d'une quelconque manière tenaillée par un retour à ses lointaines premières amours.

Il faudra la rencontre à Andé avec Alain Cavalier qui mettait la dernière main à son film « Thérèse » auquel l'équipe de « La Pie Rouge » collabora activement pour que se réveillent des tentations depuis longtemps enfouies d'autant plus que Cavalier lui-même sut convaincre le couple, qu'elle à l'image, lui à l'écriture « était fait pour le cinéma ».

C'était un signe qu'il ne fallait pas laisser passer. C'est ainsi que naîtra, dans la foulée, « Le jardin des veuves », première réalisation de Sylvie Habault dans lequel reconnaît-elle le style était au cordeau dans sa construction mais très imprégné encore par d'évidentes influences théâtrales.

Ayant mis le doigt dans l'objectif, il n'était plus question de le retirer surtout que dans le même temps Sylvie et Guy feront la connaissance de Rachel Paux. Cette toute jeune fille qui fait pratiquement partie de toutes leurs distributions affirmait une personnalité quelque peu en marge mais qui fit valoir très rapidement des capacités d'adaptation et une réceptivité telles qu'elle devint en quelque sorte un des pivots de « La Pie ». Dès lors, sous l'oeil attentif de sa maman Fabienne Bahin, entre ce personnage qui sut vaincre par l'expression théâtrale une grande partie de ses problèmes de comportement et les Faucon va s'établir une amitié soudée par une réciprocité affective et professionnelle. Elle débouchera sur un film, « La jeune fille à la pie rouge », une extraordinaire preuve d'amour et de confiance à l'égard d'une personnalité qui s'éveillait progressivement au monde par le théâtre.

Dans le même temps, l'évolution des techniques et leurs souplesses d'utilisation, confortait Sylvie Habault dans le sentiment que, sans abandonner le théâtre, elle pouvait ajouter le cinéma aux multiples cordes de son arc artistique.

Dans ce cheminement bien particulier le Moulin d'Andé tient une place particulière. En effet, parmi les nombreux amis de Suzanne Lipinska, il y a Maurice Pons qui s'est installé à demeure sur la propriété depuis de très nombreuses années.

Personnalité majeure de la vie littéraire, il s'est détourné des mondanités trop bruyantes pour venir trouver dans ce cadre privilégié une paix propice à la réflexion et à l'écriture. Tout naturellement, entre la « Pie Rouge » et l'écrivain se sont établis des liens d'affection et une complicité intellectuelle qui se rejoignent dans le même regard, à la fois tendre et ironique, mélancolique et cruel, porté sur le monde.

Le livre de Maurice Pons, « Les saisons » qui, depuis cinqnante ans n'en finit pas d'élargir le cercle des privilégiés qui se plonge avec délice dans les méandres labyrinthiques d'une pensée profondément originale ne pouvait que fasciner Sylvie Habault. Avec Guy Faucon, elle a construit un scénario qui n'est ni un reportage sur l'auteur, ni un résumé d'un livre qui, de toute manière, ne se résume pas mais plus exactement une circonvolution poétique qui sert de prétexte à jeter des bribes d'impressions et de situations autour de ces « saisons » devenues mythiques. Elles constituent une sorte de poème onirique qui rejoint l'univers esthétique si particulier avec lequel Sylvie Habault se sent en phase. Avec une parfaite maîtrise de l'image, sa caméra plonge avec délectation dans des variations qui savent être tour à tour douces et saccageuses comme un poème dont les strophes parfois contradictoires construisent un monde dont le livre de Maurice Pons est le bouillonnant argument.

Pour la circonstance, « La Pie » a fait appel à ses comédiens favoris dont bien évidemment Rachel Paux mais aussi à des amis de cœur venus de l'extérieur comme Denis Lavant ou Michael Lonsdale.

« Une saison pour Maurice Pons » est une grande promenade dont on découvre les clés au fur et à mesure que l'on avance dans une histoire qui ne ressemble à aucune autre. Elle permet d'aller à la découverte d'un auteur, de son œuvre et de suivre sur grand écran – en l'occurrence celui de « l'Omnia » le jeudi 25 février à 20 heures – la démarche extrêmement personnelle et innovante d'une réalisatrice qui met en images ce qu'elle appelle elle-même « l'autopsie truculente d'un grand récit mythique ».

- A l'Omnia le 25 février à 20 heures - « Une saison pour Maurice Pons » - Entrée 4€ et 5,50€ – Réservation au 06 89 10 99 78

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« L'Adversaire » : un miroir à deux faces pour Frédéric Cherboeuf et Vincent Berger

16 Février 2016 , Rédigé par François Vicaire

 « L'Adversaire » : un miroir à deux faces pour Frédéric Cherboeuf et Vincent Berger

C'est au club théâtre de leur lycée rouennais qu'ils se sont rencontrés et, depuis, ils n'ont jamais été professionnellement très éloignés l'un de l'autre.

Avec un père comédien et une mère directrice de compagnie, on peut dire que Frédéric Cherboeuf est tombé tout jeune dans la marmite. Quant à Vincent Berger il s'est lancé dans l'aventure à partir de son amour des textes. Tous les deux, portés par une double vocation naissante, commencèrent par créer leur propre compagnie « l'Arsenic Théâtre » où ils furent rejoints par quelques camarades « de classe » comme Sophie Lecarpentier, Hélène Francisi, Laurent Berger, le frère de Vincent qui, depuis, continue à se frotter au métier en collaborant avec Rodrigo Garcia au « Treize vents » de Montpellier.

Leur premier spectacle – et ce n'était pas rien – fut « Grand peur et misère du Troisième Reich » de Brecht dont le succès fut assez assez évident pour qu'ils aient envie d'aller plus loin.

Pour Frédéric Cherboeuf, ce fut le conservatoire de Rouen avec Yves Pignot et pour Vincent Berger une rencontre décisive avec Alain Bézu. Leurs trajectoires n'en finiront plus alors de se croiser, d'autant plus qu'ils se retrouveront ensemble à l'école du Théâtre National de Strasbourg dont la directrice des études à l'époque n'était autre que Catherine Delattres !

Leurs carrières vont devenir régulièrement complémentaires avec en dix ans de temps quelque huit spectacles auxquels ils participeront. Une telle constance dans l'amitié et dans le théâtre ne pouvait que déboucher sur un travail plus personnel avec la création de leur propre compagnie. Ce sera « La part de l'ombre ». Un titre superbe qui est celui d'un film troublant d'Olivier Smolders à mi-chemin entre le documentaire et la fiction et qui d'une certaine manière colle parfaitement à « L'Adversaire », une pièce-témoignage d'Emmanuel Carrère que Fréderic Cherboeuf a mise en scène avec pour interprète principal Vincent Berger.

« L'adversaire » est l'histoire de Jean-Claude Romand, qui pendant dix-huit ans va abuser son entourage immédiat en lui faisant croire qu'il est médecin. Il va vivre d'expédients et de mensonges jusqu'à ce qu'à la veille de se sentir démasqué, il décide d'abattre froidement, et dans le dos, ses parents, sa femme et ses deux enfants plutôt que de les voir contraints d'affronter la réalité.

Une histoire épouvantable qui, à l'époque défraya la chronique et continue de rester mystérieuse quant aux motivations exactes de ce personnage qui rata son suicide, sombra dans le mysticisme et continue, en prison, de faire porter au monde le poids d'une interrogation qui sans doute restera sans réponse.

En quête de vérité

De cette histoire, Emmanuel Carrère fit un livre qui, écrit à la première personne, tente de trouver une solution à l'insondable. Cette quête de la vérité menée sur un mode personnel donne un ton très particulier à ce spectacle qui met en scène un jeu de rôles en miroir. En effet, si Carrère prend à son compte le discours de Romand, Berger s'approprie la double personnalité du romancier et du personnage d'actualité. On trouve dans ce fait-divers cauchemardesque tous les ingrédients qui font les bonnes pièces et dramatiquement les beaux personnages. Il génère une théâtralité dramatique qui ne pouvait que séduire Frédéric Cherboeu qui joue avec toutes les ressources ambiguës du personnage et celles tout aussi troublantes du romancier qui parlant en son nom devient un témoin privilégié qui décortique les ressorts dramatiques de cette sordide histoire.

Romand est le personnage de théâtre par excellence. Torturé, à la fois victime et bourreau, objet de rejet mais suscitant aussi autour de lui des attachements qui relèvent de la séduction de l'horreur, on ne peut se défendre fugacement de lui chercher non pas des excuses mais de trouver chez lui des explications qui de toute manière ne peuvent vraiment être satisfaisantes.

Dans leur adaptation Frédéric Cherboeuf- qui signe la mise en scène - et Vincent Berger jouent sur la capacité du « héros » à prendre des identités qui se complètent et se comprennent jusqu'au jour où victime de son propre rôle, il tue le personnage principal en supprimant, si on peut se permettre cette facilité, l'ensemble de la distribution.

Cherboeuf signe là sa troisième mise en scène. Il y avait eu le très oulipien « les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable » et un texte adapté de Marcel Duchamp. Avec « L'adversaire » adapté avec Vincent Berger, il fait une incursion fascinante dans l'insondable. Autour de Romand, cerné par des « comparses » qui portent le témoignage de leur incompréhension ou plus curieusement de leur amour, l'espace se fait tour à tour prison, tribunal, voire église. Quant à Vincent Berger, il endosse la double personnalité d'un destin qui se hisse au niveau des grands mythes de la tragédie antique et dans celle du narrateur, tout aussi subtile et pourrait-on dire équivoque, du narrateur lui-même.

Dans ce discours à plusieurs partitions, le comédien se livre à un étonnant travail de comédien au point qu'on peut se demander si Romand lui-même, victime de sa métamorphose destructrice, n'a pas « joué » jusqu'au bout le rôle de sa vie !

Pour Vincent Berger, ce sera à n'en pas douter un de ceux qui marqueront sa carrière.

A Déville-les-Rouen, au Centre culturel Voltaire – Vendredi 19 février à 20 heure

(« L'adversaire » sera également donné à Paris du 16 au 26 mars au Théâtre Paris Villette et du 29 mars au 8 avril au Théâtre des Quartiers d'Ivry)

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« Doulce mémoire » à la Chapelle Corneille : une « Eszultanza communicative

11 Février 2016 , Rédigé par François Vicaire

« Doulce mémoire » à la Chapelle Corneille  : une « Eszultanza communicative

C'est aux musiques de cour sous François 1er que l'ensemble « Doulce mémoire » a consacré un concert à la Chapelle Corneille il y a quelques jours sous la houlette de « l'Opéra de Normandie ». Un joli moment musical qui a permis de plonger dans les délices d'une monde qui sous l'impulsion d'un souverain éclairé s'ouvrit au raffinement et à la sensualité à l'image de celui qui en fut le grand dispensateur.

Cette Renaissance fut avant tout italienne. De ses expéditions transalpines – de la victoire de Marignan qu'immortalisa magnifiquement Clément Janequin au désastre de Pavi – François 1er reviendra imprégné d'une philosophie souriante, libérée des rudesses moyenageuses et s'épanouira dans une licence amoureuse et courtoise qui incitera les jeunes femmes entourant le roi à jeter allègrement leur vertugadin par dessus les moulins.

La musique sera un des principaux vecteurs de ce chambardement intellectuel et esthétique.

Dans le sillage de ce monarque humaniste qui demandera à Ronsard de lui lire ses vers, qui s'attachera le concours du Primatice et protégera Léonard de Vinci, la Renaissance favorisera l'éclosion d'un nouvel art de vivre et de regarder le monde et permettra, entre autres, aux artistes d'obtenir leur premier statut officiel.

C'est tout cela qu'évoque ce délicieux moment dont on imagine mal à Rouen dans quel autre cadre que celui de la Chapelle, il aurait pu s'épanouir d'une si parfaite manière.

De pavanes en allemandes, de romances en gaillardises, il restitue les grâces d'un univers musical très significatif, construit selon le principe dans lequel les danses et les chants alternent, se répondent, se complètent, se rendent indissociables et s'inspirent le plus souvent d'un répertoire traditionnel, coloré et vivifiant.

Avec une instrumentation passionnante qui à elle seule pourrait être un petit musée, « Doulce mémoire » joue avec l'humour, la simplicité et la grande musicalité d'un groupe de musiciens et un duo de chanteurs dont la clarté vocale et une manière d'ingénuité dans l'interprétation exaltent avec une grande légèreté d'expression la richesse d'un univers musical et humain qui déroule des grâces, tour à tour, tendres et allègres dans une très séduisante connivence.

Et c'est par cette « eszultanza » communicative que le public de la Chapelle s'est laissé emporter avec bonheur.

Photo Fabrice Maître

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Monteverdi et Rossini pour l'ouverture de la Chapelle Corneille

8 Février 2016 , Rédigé par François Vicaire

Monteverdi et Rossini pour l'ouverture de la Chapelle Corneille

Pour l'inauguration officielle de la chapelle du Lycée Corneille les congratulations ont été particulièrement méritées.

Il faut dire que dans cette entreprise, le fait politique a rejoint admirablement les ambitions culturelles que l'on pouvait mettre dans un lieu qui dormait depuis tant d'années. En son temps Laurent Langlois – il faut lui en accorder le grand mérite – avait su le réveiller avec « Octobre en Normandie » en lui offrant de beaux et grands moments d'exception.

Depuis, les fées restèrent inopérantes quant à l'avenir de cet éblouissant édifice jusqu'à ce que la Région de Haute-Normandie, sous l'impulsion d'Alain Levern, lui accorde une attention particulière tant sur le plan de sa restauration que de son aménagement.

Rarement, en effet, l'adéquation aura été aussi parfaite entre la mugnificence des lieux et le traitement technique qui l'accompagne.

La Chapelle – ou si l'on veut l'auditorium Corneille – est certainement la plus belle réalisation que Rouen se soit offerte depuis de nombreuses années.

Depuis le somptueux parvis qui met merveilleusement en valeur, en le dégageant, l'harmonie de l'édifice jusqu'à la qualité logistique d'accueil, tout est fait pour que l'éblouissement soit total quand on découvre la chapelle dans une splendeur qui n'est pas sans rappeler, toute proportion gardée, la « Gesù » » de Rome.

Selva Morale

De toutes les spectacles qui composent sa programmation, ceux que proposent « Le Poème Harmonique » s'inscrivent sans conteste dans un ton et un style à la mesure du décor grandiose des lieux.

La soirée inaugurale qui s'est déroulée devant un public enthousiaste en a été la plus belle manifestation.

En choisissant des oeuvres de Monterverdi, Vincent Dumestre s'est inscrit dans la logique même d'une époque où l'ornementation et la spiritualité allaient de pair... où l'exigence des sentiments passait par l'altière beauté qui les inspirait. L'harmonie et l'élégance permettent au « Poème » d'exprimer dans sa plénitude la grandeur d'une inspiration musicale qui rejoint les sommets musicaux que sont, entre autres, le « Couronnement de Popée » et « L'Orfeo ».

Une instrumentation d'une remarquable ampleur harmonique sonnait somptueusement dans l'édifice dont Vincent Dumestre sut utiliser les caractéristiques en plaçant, par instant, les chanteurs et le choeur d'abord dans les tribunes du Transept puis dans la totalité de l'espace pour un jeu de « répons » tout à fait admirable. Le beau sextuor de chanteurs rompus à un style alliant l'intériorité à la belle sobriété de l'expression lyrisque porte les élans de la passion mystique telle que le XVIIème la concevait. L'extrême dépouillement et la beauté des timbre du choeur « Accentus » maintenaient l'équilibre entre l'intimité du propos et son grandiose déploiement vocal.

Un grand moment qui a été accueilli frénétiquement et qui augure bien de ces « saisons baroques » mises en place par Vincent Dumestre dont l'élégance discrète et la précision portent à son plus haut niveau la richesse expressive et l'extrême rigueur de cet art du contraste qu'est le baroque.

« La petite messe « de Rossini

Le lendemain on était dans un autre style. En programmant « la petite messe solennelle » de Rossini, le Théâtre des Arts qui ouvrait le feu de ses propres animations avait opté pour une heureuse diversion qui malheureusement est restée en deçà des promesses qu'elle comptait offrir.

La faute en revient, on nous pardonnera de le penser, au père du « Barbier ».

Rossini à la fin de sa vie se lança soudainement dans l'expression religieuse. Mais homme d'opéra avant tout, il n'arriva pas – tout comme Verdi d'ailleurs avec son « Requiem » - à sortir de ce qui fait l'essence même de son univers, c'est à dire le lyrique dans ce qu'il a de plus époustouflant sur le plan de la technique vocale. Mais là où Verdi avait fait passer le souffle de la grandiloquence inspirée, Rossini s'est contenté, pour cette « petite messe » d'une succession de petites pièces d'une élégance un peu vaine.

La version offerte à Rouen a été présentée dans une version pour un piano et un harmonium. Un moyen terme qui se conçoit aisément tant Nicolaï Maslenki et Christophe Henry s'y montrent excellents et apportent le soutien de leur technique dans une œuvre à laquelle les choeurs de l'opéra de Rouen/Accentus participent sans se départir jamais de cette flamme lyrique qui leur va si bien.

La direction de Stéphane Grapperon pousse les effets plus qu'elle ne les retient et relève d'avantage d'un ouvrage léger que de l'esprit d'une messe si ce n'est dans la toute dernière pièce qui laisse s'installer un climat plus proche de la spiritualité que du brillant exercice de style. Et c'est bien d'exercice de style qu'il faut parler pour les quatre solistes, excellents qui s'emploient à donner du sens à une succession d'airs que rien ne relient entre eux et qui s'apparentent plus à la mélodie de salon qu'à un discours spirituel.

Mais que ce soit avec Monteverdi ou avec Rossini, la Chapelle remplit, si l'on peut dire, son office même si ses fidèles ne seront pas tous portés par les mêmes attentes.

Mais les exigences de la Foi (musicale, s'entend) s'adressent à toutes les oreilles.

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Victime de l'arbitraire, « Mega Pobec » privée de subvention et de salle

2 Février 2016 , Rédigé par François Vicaire

Victime de l'arbitraire, « Mega Pobec »  privée de subvention et de salle

C'est une très mauvaise affaire qui est faite au théâtre .

Elle montre combien le spectacle vivant est tributaire d'instances qui décident avec une incroyable désinvolture de l'avenir d'une compagnie et peut ni plus ni moins la faire disparaître.

Le cas de « Mega Pobec » est un des plus criants et des plus injustes.

Cela fait 38 ans que Jean-Pierre Brière s'emploie à diffuser la bonne parole théâtrale dans L'Eure et même au-delà. Installée dans la chapelle de la Cavée Boudin, la compagnie a fait de ce lieu, à l'origine improbable, une salle de spectacle à part entière et un parfait lieu d'accueil. Equipée à 60 % avec ses fonds propres, elle est devenue progressivement une des étapes incontournables de la diffusion mais aussi et surtout de la recherche et de la création avec un important volet socio-éducatif coordonné avec des établissements scolaires.

Fort de son antériorité et de la qualité du travail réalisé, Brière n'avait aucune raison « raisonnable » de s'inquiéter d'autant plus qu'une nouvelle convention avait été signée en 2014. Aussi ce fut l'âme tranquille qu'il se rendit au rendez-vous qu'il avait pris avec son adjoint de tutelle pour lui présenter un projet concernant les jeunes. Mieux - et c'était à priori une bonne nouvelle digne de l'intérêt qu'on semblait lui porter - ce n'est pas par un adjoint qu'il serait reçu mais par deux, l'un chargé des associations, de la vie de quartier et de l’aide aux victimes et l'autre responsable de la culture et du patrimoine culturel

Autant dire qu'un tel déploiment de titres ronflants (on se croirait dans « Ubu ») ne pouvaient que le conforter dans une tranquillité d'esprit qui allait, pourtant et sans autre forme de procès, voler en éclat .

Une décision arbitraire

Car, ce n'est pas de projets en devenir qu'il fut question. En effet, avant même que la réunion commence, Brière s'entendit annoncer que les conventions régissant le fonctionnement de la chapelle étaient rompues et que cette décision s'accompagnait de la suppression totale de la subvention à la compagnie, le tout étant agrémenté de l'obligation pour elle de libérer les lieux dans les six mois à venir. Autant dire une mort annoncée pour « Mega Pobec » qui se retrouvant sans soutien financier et privé d'une salle dans laquelle elle avait investi de ses deniers, n'a pas d'autres ressources que de mettre la clé sous une porte de sortie qu'on lui claque au nez sans ménagement. Une décision totalement arbitraire. Jean-Pierre Brière tomba des nues : pas d'entretien préalable, pas de concertation, pas d'entrevues formelles ou informelles avec les intéressés.

Par le seul fait du prince, on a tiré d'un trait de plume sur 38 ans de travail au service du théâtre, de la communauté urbaine et d'un public composé en grande partie de jeunes.

Bien évidemment pour se justifier, la municipalité invoque des raisons budgétaires et l'obligation de faire des économies. On connaît le refrain à qui on fait chanter la musique que l'on veut.

C'est une mauvaise excuse brandie régulièrement par ceux qui manquent d'imagination et feignent d'ignorer la fonction réelle que la culture peut, à tous les niveaux, avoir dans une ville et sur sa population.

Dans l'état actuel des choses la ville d'Evreux campe sur ses pauvres arguments budgéraires sans les justifier. Il se pourrait toutefois que « Mega Pobec » soit victime de la mode du moment qui est de confier plusieurs lieux à une seule tête, donc à un seul budget et par voie de conséquence à une pensée unique.

A Evreux, on cherche celui qui prendra la direction du futur Etablissement Public de Coopération Culturelle (l'EPCC) qui regroupera le « Cadran », la Scène Nationale et la future scène de musiques actuelles (le SMAC) qui devrait ouvrir bientôt et qui entraînera dans son sillage la salle de « L'Abordage » qui, jusque-là, remplissait parfaitement son office. On comprend alors que « Mega Pobec », indépendant, curieux, entretenant une liberté qui ne conviendrait pas à une politique globalement réductrice, soit devenu le petit caillou dans la chaussure qui empêche d'avancer sur des terres politiquement déjà conquises.


Sans explication et sans état d'âme


Jean-Pierre Brière et son équipe ne se font aucune illusion. Un certain nombre d'élus de la majorité municipale siégeant aux Conseils régional et départemental, il y a des chances (si l'on peut dire) pour qu'un navrant jeu de dominos entraîne une cascade de défections de financement.

Lundi dernier, le conseil municipal se réunissait pour fixer les subventions locales. Et il ne fallait pas s'attendre à un revirement spectaculaire. En dépit du plaidoyer de deux élus de l'opposition, la subvention de « Mega Pobec » est passée à la trappe et avec elle tous les projets, toutes les productions, toutes les programmations qui étaient prévues. Sans explication et sans état d'âme !

On pourra discuter longtemps du bien-fondé de cette décision au plus haut point discutable. Mais on pourra s'interroger, surtout, sur le procédé. Il met, sans ménagement, devant le fait accompli une équipe qui est véritablement traumatisée par une désinvolture qui révèle un manque total d'élégance à l'égard de créateurs et de la structure culturelle qui faisaient partie du paysage depuis tant d'années.

Un exemple à méditer.

Car avec cette affaire, qui pourra demain se sentir à l'abri des déplaisirs de responsables qui ne voient dans la culture qu'un moyen et non pas une mission ? Autrefois on excomuniait les comédiens. Aujoud'hui on ne les voue pas aux gémonies mais on leur enlève le droit de vivre et de s'exprimer.

Répétons-le, au-delà du fait lui-même, la manière dont les décisions ont été prises est un très mauvais procédé, pour ne pas dire détestable, à l'égard de la Culture.

C'est le moment de reprendre le slogan de 68 : soyons vigilants !

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