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Théâtre en Normandie

« Loveless » de Yann Dacosta et Anne Buffet ;: la brutalité de vies particulières

18 Novembre 2016 , Rédigé par François Vicaire

En 1975, un groupe de prostituées occupera pendant plus d'une semaine l'église Saint-Nizier de Lyon. L'événement fera les titres de l'actualité et cette prise de pouvoir alertera l'opinion et les retombées de ce combat symbolique bousculeront un temps quelque idées reçues sans pour autant les gommer vraiment, sombrera bientôt dans l'indifférence.

Pour ces femmes, le temps semblait pourtant venu de mettre en évidence les réalités devant lesquelles les bonnes consciences – à commencer par celle des politiques - continuaient et continuent de se voiler pudiquement la face. Sans existence réelle au regard de leur « métier » sauf pour la police qui les rafle et les impôts qui leur prennent leur argent, elles avaient voulu affirmer leur condition de femme et de travailleuse du sexe.

Pendant une dizaine de jours, elles revendiqueront haut et fort le droit d'utiliser leur corps (qu'elles « louent » disent-elles pour la plupart, plus qu'elles ne le vendent) et réclameront de la société une reconnaissance humaine et sociale à défaut d'être morale.

Il y avait dans cette manifestation une certaine forme d'ingénuité dans sa volonté de vouloir convaincre ces « badauds » chez qui sommeillent un « client » en puissance qu'elles étaient des femmes avant d'être des objets de plaisir ou d'illusion et de se montrer telles qu'elles sont et non pas telles que l'hypocrisie les regarde et les juge.
Tout le long de ce sitting installé symboliquement dans ces lieux d'accueils que sont naturellement les églises, ces nouvelles Marie-Madeleines se mobiliseront et surtout se confieront à la journaliste Claude Jaguet qui recueillera un certain nombre de leurs confessions. Autour de son livre, « une vie de putain », Yann Dacosta et Anne Buffet ont construit un très beau spectacle qui met en exergue quelques tranches de vie qui, dégagées de la crudité de leur « état » d'objet de consommation, révèlent des humanités tour à tour pathétiques ou joyeuses mais toutes portées par une « santé » étrangement vivifiante.

Tout ce qui est dit dans ce spectacle est authentique. Ce sont des témoignages lancés avec la brutalité de vies particulières. Derrière la provocation de façade et le rire souvent contraint, on surprend des grandes moments de tendresse inassouvie et des regrets à peine reconnus.

Dacosta met en scène des personnages hauts en couleur et parfois forts en gueule mais tous marqués par l'amertume des destins gâchés.

Il le fait avec ce sens de l'humanité qui le caractérise et cette maîtrise de la scène qui lui permet de mettre en situation des natures qui ont la force de la vraisemblance sans tomber pour autant dans l'exibitionisme à outrance.

C'est un piège dans lequel la mise en scène aurait pu tomber. Ils sont bien évidemment outranciers ces personnages qui semblent sortis tout droit d'un délire fellinien. Mais si le regard de Yann Dacosta est sans faiblesse, il est aussi d'une grande tendresse et d'une véritable empathie à leur égard. Il manie avec une grande précaution ces êtres fragilisés par une vie qui ne leur fait pas de cadeau.

Le texte est implacable et donc d'une efficacité redoutable. Ce moment d'humanité quelque peu marginal est porté par une équipe de comédiennes – et un comédien – qui assume des emplois difficiles avec une grande liberté de mouvement et d'expression.

Anne Buffet, Jade Collinet, Rebecca Chaillon, Marie Petiot, Suzanne Schmidt et Julien Cussonneau font passer avec la force de la conviction des éclairs de poésie désespérée qui révèlent des beautés authentiques à l'image de cette belle et somptueuse chorégraphie qui sublime le corps dans une volupté sauvage tout à fait fascinante.

Le temps d'une révolte ces femmes vécurent la vie qu'elles désiraient peut-être.

« Loveless » les montrent jouissant d'une grande fête baroque qui déroule ses fastes dérisoires sous le regard d'une vierge couronnée dont le sourire pourrait être, du moins on l'espère, celui de l'indulgence.

Au "Rayon-vert" à Saint-Valéry-en-Caux le 17 mars 2017

Photo : Arnaud Bertereau pour l'agence « Mona »

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CYPRIEN 19/11/2016 09:52

Les co-mises en scène mixtes sont assez rares pour être soulignées. Anne Buffet et Yann Dacosta signent ensemble celle de "Loveless".

bomsky 19/11/2016 09:17

on comprend pas trop qui met en scène ce spectacle.
le titre de l'article surggère que c'est Yann da Costa, puis on lit à un moment que c'est en fait Yann et Anne Buffet, et ensuite on revient sur "Da Costa met en scène", " Yann da Costa sans faiblesse" ...
la cause ou de raison de cette imprécision?