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Théâtre en Normandie

David Bobée et l'opéra : une esthétique apprivoisée et une réussite absolue

8 Novembre 2016 , Rédigé par François Vicaire

On attendait avec intérêt ce qu'allait donner la confrontation entre le monde de l'opéra et David Bobée.

On se doutait bien que le directeur du CDN allait ouvrir le cadre stricte du lyrique et s'affranchir, tout à la fois, des impératifs dictés par la partition et, il faut bien l'admettre, les conventions sur lesquelles s'appuient ce style de spectacle.

Et c'est une réussite absolue.

Rien n'est plus difficile que d'aller de l'avant sans faire machine arrière. Mais dans le monde de l'opéra on n'est pas à une lapalissade près. Si l'on veut le sortir de l'enlisement des habitudes, il faut casser les codes pour en inventer de nouveaux sans les rendre pour autant illisibles.

C'est une question d'intelligence, d'approche raisonnée et surtout une connaissance profondément humaine d'une fiction qu'il convient de dégager des parti-pris qui l'alourdissent pour atteindre à une existence plus proche de la réalité sans sacrifier les rêves qu'elle suscite.

C'est le challenge qui était proposé à Bobée et il l'a emporté de haute main.

Ce « Rake's progress » présenté dans la production du Théâtre de Caen auquel se sont associés les théâtres de Limoge et de Rouen est d'une totale pertinence. Ce que Stravinsky s'était déjà employé à faire avec sa musique, Bobée le prolonge en échappant aux fioritures d'une gravures anglaise du XVIIIème pour la transposer - plus exactement - pour la transplanter à notre époque.

Tom Rakewell, le héros, est moins un libertin qu'un « trader » de notre temps harcelé par une soif de la réussite par l'argent qui sera à l'origine de sa réussite et de sa perte. Transbahuté dans un monde qui le dépasse, il est laminé par le rouleau compresseur de la finance qu'actionne le personnage de Shadow (remarquable Kevin Short) qui tient tout autant du Mephisto de Goethe que du Peter Quint de Henry James.

L'histoire par la grâce d'une scénographie éblouissante (la salle des changes est une merveille de trouvailles) devient un conte moderne construit avec une telle pertinence qu'on en vient à suivre les péripéties effervescentes de Rakewell sans jamais être sollicité par une approximation d'intentions qui ramènerait au livret initial : tout est juste, logique, évident.

Dans ce travail marqué par une grande intelligence novatrice, les chanteurs gardent leurs intégrité et se plient à un travail de comédiens qui reste, somme toute, tout à fait raisonable même s'il est très sollicitant. La distribution dans son ensemble est de grande tenue et se réfère dans les voix et dans le style à cette école de chant britannique fait de mesure et de maîtrise. La partition est particulièrement ardue aussi bien pour les solistes que pour le choeurs et se réfère à des citations dans lesquelles on retrouve souvent du Britten pour Benjamin Hulett (Tom) et parfois du Mozart chez Marie Arnet qui dans le rôle d'Anne Truelove affronte des airs redoutables. (Pas étonnant que ce soit Schwarzkopf qui ait créé le rôle en 1951 à Venise).

Dans la distribution Isabelle Druet campe avec intelligence une Baba la turque au timbre très séduisant et Stephan Loges, Colin Judson, Kathleen Wilkinson et Edouard Portal ne souffrent d'aucune faiblesse vocale ou dramatique.

En fait, Bobée s'interdit de prendre trop de libertés avec le fond dramatique de l'histoire si ce n'est dans la visualisation actuelle qu'il lui donne. Il n'y a chez lui aucune irrévérence à l'égard de l'oeuvre elle-même et sa mise en scène ajuste sa définition personnelle aux impératifs d'une partition qui bouscule parfois sans déranger jamais.

Jean Deroyer à la tête du très performant Ensemble Régional de Normandie porte avec une passion rigoureuse le foisonnement et la richesse d'une inspiration musicale qui est un véritable manifeste d'indépendance esthétique et qui rejoint parfaitement les conceptions que David Bobée développe avec une justesse et une intelligence qui méritent d'aller plus avant dans un domaine, nouveau pour lui, mais qu'il a merveilleusement apprivoisé.

On attend la suite avec impatience.

 

« The rake's progress » sera présenté à l'Opéra de Rouen/ Normandie les dimanche 11 décembre à 16 heures et les 13, 15 et 16 décembre à 20 heures dans la mise en scène de David Bobée et sous la direction musicale de Léo Hussain

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LMC 28/03/2017 09:45

Décor et costumes donnent des allures très modernes à l'opéra, ce qui permet de s'y reconnaitre plus facilement. Ce type de spectacle est l'occasion idéale pour faire tomber les barrière et faire découvrir l'opéra au plus grand nombre, qui est persuadé que l'opéra n'est "pas pour lui".