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Théâtre en Normandie

«Cosi» à l'opéra : La gravité derrière la désinvolture

8 Octobre 2016 , Rédigé par François Vicaire

«Cosi» à l'opéra : La gravité derrière la désinvolture

« Cosi fan tutte » est un bijou qui demande qu'on le manie avec des précautions d'esthète.

Frédéric Roels s'en est emparé pour en donner une version qui s'éloigne de l'esprit du marivaudage dont il est très proche et laisse la trivialité des circonstances prendre le pas sur la suggestion des sentiments. C'est une question d'approche qui pose en même temps celle qui existe entre le libertinage qui est un jeu de l'esprit et le dévergondage qui est celui des corps. Entre les deux, il y a cette différence majeure qui est la manière d'aborder et de vivre le sexe. Au cas où les spectateurs n'auraient pas saisi la nuance, Roels s'engage résolument sur la deuxième voie en négligeant quelque peu les subtilités du fond pour privilégier un peu trop souvent la vulgarité de la forme.

C'est une option comme une autre.

« Cosi », c'est une parabole sur les complexités de l'âme féminine et la cruauté avec laquelle on se joue d'elle et dont elle sait, aussi, jouer de celle des autres. L'histoire laisse transparaître en filigrane les déchirements de personnages qui s'abusent eux-même jusque dans l'heureux dénouement final.

Derrière ce travestissement des coeurs se noue un jeu dangereux auquel les personnages se livrent avec cette tragique désinvolture dont tout le livret de Da Ponte et toute la partition sont empreints.

Mais, la mise en scène est trop occupée à trouver les moyens de faire « branché » pour se préoccuper du cynisme dans lequel toute cette histoire est plongée et dont le rôle de Despina est le plus parfait et le plus délicieux truchement.

Roels enfonce le clou. Il donne dans le vaudeville, quand ce n'est pas dans la pantalonade. Par trop d'extériorité, il néglige d'établir chez les protagonistes une cohérence intime avec la musique.

Mais Mozart est là et c'est le principal. Sa partition est pétrie d'élégance et de virtuosité musicale.

A la tête de l'excellent orchestre du théâtre, Andreas Spering cisele les finesses et les grâces transparentes de cette éblouissante succession d'airs et d'ensembles qui, à eux seuls, renferment tout ce que l'art lyrique recelle de beautés rares.

La distribution est jeune, pleine d'allant et dans son ensemble situe l'expression lyrique à un niveau d'excellence qui demande de la subtilité dans l'interprétation et des qualités de retenue vocale caractérisant le chant mozartien.

Incontestablement, ce « Cosi » possède assez d'honnêtes qualités pour convaincre. Elle met en évidence de très jolis timbres – surtout chez les dames – et une musicalité que sert admirablement un discours étincelant. Gabrielle Philiponet et Annalisa Stroppa ont de belles voix et font valoir des qualités d'interprétation d'une grande richesse dans leur timbre respectif. Elles affrontent avec une grande sûreté des airs redoutables dans un style très direct. Quant à Eduarda Melo elle met dans le chant et dans sa présence scénique un charme acidulé et piquant d'une grande justesse.

La distribution masculine reste un peu en-deça des qualités d'un trio féminin très convaincant.

Si Laurent Alvaro est un Don Alfonso de bonne tenue qui met bien en valeur la beauté de son timbre, Vincenzo Nizzardo et Cyrille Dubois ont parfois du mal à surmonter les aspérités de la partition et à imposer un style de chant qui soit véritablement mozartien.

Mais ce spectacle offre assez de séductions pour convaincre grâce en particulier à Bruno de Lavenère qui a conçu un univers dont l'élégance et l'ingéniosité apportent à l'ensemble une belle unité d'esprit.

Dans la présentation qu'il fait de son travail Fréderic Roels s'interroge sur la définition qu'on peut donner de ce « dramma giocoso » tel que le livret le définit. Sans être tout à fait dramatique ni, véritablement espiègle, « Cosi » offre une troisième perspective, celle d'une gravité sous-jacente qui derrière une désinvolture feinte, court tout au long de l'oeuvre de Mozart.

Photo : Jean Pouget

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