Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Théâtre en Normandie

4 - Equilbey/Sallaberger : l'épine dorsale du projet Langlois

17 Octobre 2016 , Rédigé par François Vicaire

En février 1995 Laurent Langlois assistait à Ludwigshafen à un concert que dirigeait Oswald Sallaberger. Cette première rencontre, alors qu'il n'était pas encore question d'opéra, devait être décisive pour les deux hommes. Langlois venait de trouver celui dont il ferait, plus tard, le titulaire d'un orchestre à reconstruire et le musicien ne savait pas encore que de cette rencontre aller découler une étroite et fructueuse collaboration.

Ce jeune chef aux allures de héros wagnérien avait tout pour séduire le futur directeur de « Léonard ». Il avait déjà derrière lui une belle carrière qui l'avait mené de New-York au Festival de Salzbourg en passant par Vienne et Bâle. Ses ambitions affirmées allaient du symphonique au lyrique et répondaient aux espoirs que Langlois devait bientôt mettre en lui.

« Laurent Langlois avait invité l'orchestre de Baden-Baden ainsi que son directeur musical Michael Gielen au festival « Octobre en Normandie ».  Un an plus tard, je dirigeais la « Camerata Salzbourg » pour trois programmes Mozart-Haydn-Schubert-Webern, toujours au festival  « Octobre en Normandie » à Rouen et au Havre. Laurent Langlois avait aussi suivi ma direction de « Lulu », lors de mes débuts au Staatsoper de Berlin ainsi qu'au Musikverein de Vienne où  je me trouvais à la tête de l'orchestre radiophonique de Sarrebruck,. C'était avec des œuvres symphoniques de Schubert, Boulez, Webern et Zemlinsky. J'ai toujours aimé faire côtoyer dans mes programmes des compositeurs d'inspirations différentes. C'est cette diversité qui a plu à Laurent Langlois. Il avait en tête la création d'une nouvelle entité orchestrale pour laquelle tout était à faire. C'était un pari qu'il faisait en m'engageant et c'en était un que je faisais en venant m'installer dans une ville que j'allais apprendre à aimer. Et c'est en 1998, qu' il me confia le poste de directeur musical de « Léonard de Vinci » et du recrutement des musiciens afin de créer le nouvel orchestre de l'Opéra de Rouen ».

C'était un travail considérable car il fallait tout reprendre, tout reconstruire, et surtout trouver une philosophie consentuelle dans un contexte difficile au sein d'une équipe dont quelques pupitres seulement étaient des rescapés de l'ancien orchestre. Et ce sera le grand mérite qu'il faut mettre au crédit de celui que Langlois appelait assez pompeusement « le maestro ». Avec une sincérité et un enthousiasme fougueux qui se retrouvait dans des directions d'orchestre très – trop parfois – généreuses, Sallaberger permit à l'orchestre de renouer avec cette excellence symphonique et lyrique que lui avait donné Ethuin et de devenir le fer de lance de l'époque Langlois, jusqu'à ce qu'en 2008 il apprenne la fin de son contrat pour 2010.

Laurence Equilbey : le goût du risque et de l'exigence

Comme Sallaberger, elle est arrivée dans les bagages de Laurent Langlois et elle a été, elle aussi, un des points forts de « Léonard de Vinci ».

Depuis, survolant les péripéties qu'a connues la maison, elle est omniprésente à Rouen et on la retrouve aussi bien chez Vincent Dumestre que dans des concerts qui sont toujours des événements et qui l'incitent même, et de plus en plus, à prendre la baguette de chef d'orchestre.

Laurence Equilbey est significative tout à la fois du renouveau musical tel que le voulait Langlois et de la stabilité de l'Opéra dont il serait difficile de la dissocier dans son évolution.

Directe, sans concession, refusant de se laisser séduire par les sirènes de la facilité, son extrême rigueur et son goût de l'exigence lui ont permit de construire à l'Opéra un nouvel univers vocal et en même temps de trouver à Rouen le point d'ancrage qui la ramenait en quelque sorte à de lointaines origines normandes puisque son arrière-grand-père était facteur de violon et de piano à Cherbourg.

Rouen et la Normandie tiennent donc une place d'autant plus significative qu'elles ont marqué une étape importante dans une carrière déjà très riche quand elle est venue y installer ses pupitres.

«Une place très importante. A l’époque, Laurent Langlois m’avait confié la direction artistique du chœur tel que nous le connaissons maintenant : un alliage entre les chanteurs normands et ceux d’Accentus. Cela m’a beaucoup aidée à structurer Accentus et à nourrir de beaux projets lyriques et de concerts. Maintenant la direction artistique de ce chœur est confiée directement à Accentus et à nos chefs associés. J’ai pour ma part construit une relation fidèle et amicale avec l’orchestre que j’admire beaucoup. En outre nous avons construit une très belle histoire avec le public, qui vient très nombreux à nos concerts. A chaque fois c’est une grande émotion ».

Cette prépondérance – cette mainmise diront certains - sur les choeurs du théâtre l'amèneront à réaliser une symbiose entre « Accentus » qui n'a pas à priori de rapport direct avec le grand répertoire lyrique et un cadre de choeur qui tout en étant indépendant de ce qu'on pourrait appeler  la « maison mère » s'en recommande totalement :

 « Ce sont les mêmes chanteurs d’Accentus qui chantent à Rouen. Ce sont les meilleurs ambassadeurs lyriques qui sont choisis au sein d’Accentus pour participer au chœur de l’Opéra. Nous avons d’ailleurs par convention une proportion paritaire, afin que le nom « Accentus » soit là pour de vraies raisons artistiques. Le chœur s’appelle choeur Accentus/Opéra de Rouen Normandie. Nous recrutons encore des chanteurs professionnels normands. Peu sont installés en région, c’est pourquoi nous ouvrons chaque année des auditions nouvelles. Pour chaque projet, en fonction du répertoire, un chef prépare le chœur de l’Opéra. Le chef principal est Christophe Grapperon, très proche du monde lyrique, et par ailleurs chef associé à « Accentus ». Il connaît notre travail depuis longtemps et connaît sa technique spécifique.

C'est une manière de rester fidèle à un esprit qui vient en droite ligne de celui de « Léonard » et qui met en mouvement une politique, pour ne pas dire une philosophie, dans laquelle l'excellence d'une formation internationalement reconnue inscrit son développement dans une action plus régionale qui pourrait, à premier vue, sembler quelque peu réductrice :

« C’est justement la richesse de ce projet. Accentus vit à l’Opéra d’autres expériences, d’autres rencontres, dans un répertoire bien spécifique. Le recrutement des chanteurs normands se fait avec la même exigence, et place est faite régulièrement à des académiciens du Conservatoire régional. On ne peut pas comparer les deux projets, mais l’ambition et la rigueur sont bien au rendez-vous ! »

Inspiratrice de « Accentus », créatrice du « Jeune choeur de Paris » qui deviendra le Centre de formation des jeunes chanteurs, à l'origine du programme « Tenso » qui s'emploie à développer l'art vocal en Europe, créatrice de l'ensemble « Insula orchestra qui se donne pour objectif de mettre en valeur et de diffuser, sur instruments d'époque la musique des « Lumières », Laurence Equillbey est sur tous les fronts, de toutes les tentatives, de toutes les expérience même les plus insolites comme celle de créer cette année un atelier autour de « M'amzelle Nitouche » dont il faut bien convenir que la délicieuse opérette d'Hervé est plutôt aux antipodes du répertoire habituel d'Accentus . Mais tout chez Laurence Equilbey montre cette volonté de casser les cadre, de rompre quelque part avec l'image qu'elle donne d'elle-même.... en un mot, être libre de ses choix en revendiquant haut et fort le refus de tomber dans la routine, de se mettre en danger, de croiser les univers artistiques... le tout dans des projets avec lesquels elle veut entretenir en priorité une résonnance avec leur temps.

Cette curiosité incessante, cette boulimie, pourrait-on dire, trouva dans le projet de Laurent Langlois les moyens de s'épanouir tout en gardant la sécurité d'un point d'ancrage :

« Ma rencontre avec Laurent Langlois a été une grande chance à l’époque car « Accentus » était tout jeune dans sa voie professionnelle et ses moyens étaient faibles. En soutenant notre activité et en proposant des projets artistiques stimulants, l’Opéra a stabilisé le groupe et aidé « Accentus » à se construire plus sereinement ».

Le mérite de Langlois fut de donner à des personnalités aussi contrastées mais complémentaires comme Sallaberger et Equilbey les moyens de se réaliser et de fixer leurs rêves d'une manière aussi durable. Ainsi Sallaberger, à qui il arrtive de diriger épisodiquement l'orchestre de l'Opéra, a oublié Vienne au bénéfice de Rouen où il s'est installé dans la vie et dans sa carrière à travers « La maison illuminée ». Quant à Equilbey, elle continue d'y cultiver par la musique cette sérénité qu'elle réclame. Parmi ses projets directement rouennais, il y a en décembre l’Oratorio de Noël de Bach avec  le « Poème Harmonique » puis le 18 juin "Comala, un poème symphonique" de Niels Gade qu'elle dirigera deux jours plus tard. à la Philharmonie de Paris. 

Le poids de Oswald Sallaberger et de Laurence Equilbey ne suffira pas pour protéger Laurent Langlois. Il quittera la maison, en fanfare – dirons-nous – au cours d'un concert au cours duquel l'orchestre lui dédiera l'ouverture de « La Forza del destino » qui est un de ses ouvrages préférés.

Après lui, l'histoire du Théâtre n'aura plus qu'à continuer sa route en cherchant la bonne direction... dans tous les sens du terme !

A suivre : « ne tirez pas sur le directeur ! »

Photos : Eric Peltier (Oswald Sallaberger) - Laurence Equilbey (Anton Salamoukha)

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article