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Théâtre en Normandie

2 - André Cabourg/ Paul Ethuin : les années fastes

3 Octobre 2016 , Rédigé par François Vicaire

2 - André Cabourg/ Paul Ethuin : les années fastes

C'est l'occasion de faire un tour d'horizon de tous ceux qui depuis sa réouverture en 1962 ont marqué la vie du Théâtre des Arts, devenu « Opéra de Rouen Normandie ». et de suivre à travers eux les mutations d'une maison dont les destinées dépendent pour une bonne part de la personnalité de ceux qui la dirigent.

Vingt directeurs en trente ans !

Après son incendie le 25 avril 1876, sa reconstruction et son inauguration le 30 septembre 1882, le théâtre des Arts aura connu un défilé impressionnant de directeurs. Il faut dire que la maison fonctionnait selon une concession d'exploitation qui avait plus d'inconvénients que d'avantages. Le directeur jouissait ainsi d'une totale liberté de gestion mais elle était solidement encadrée, il est vrai, par un cahier des charges rigoureux et tâtillon qui lui laissait, néanmoins, toute latitude dans la manière d'utiliser sa comptabilité. D'où une confusion des genres qui ne concourrait pas à donner au théâtre une véritable stabilité financière, et par la même, directoriale.

Entre 1882 et 1913, ce sont quelque vingt directeurs qui se succéderont à la tête d'une maison dont le rythme de travail en faisait une véritable usine lyrique.

Il suffit pour s'en convaincre de feuilleter le « Geispitz » du nom du secrétaire de la Chambre de Commerce, de Rouen, fou d'opéra, qui se lança dans une histoire détaillée des « Arts » à laquelle il faut toujours se référer. On constate ainsi que la maison ne chômait pas : prenons pour seul exemple une saison parmi d'autres, celle de 1889. Sous la houlette de Monsieur Verdhurt, on ne compte pas moins de 13 « Carmen », 10 « Faust », 9 « Huguenots », 7 « Africaine », 6 « Lakmé », 11 « Farfadet » ( qui s'en souvient?) 6 « Noces de Jeannette », 9 « Roi d'Ys », 6 « Romeo et Juliette » sans parler du reste dans lequel se confondent des ouvrages éprouvés et d'autres qui l'étaient moins. Son programme établi, le directeur devait jouer avec une distribution pléthorique dans laquelle il ne manquait pas un seul emploi fut-il secondaire. Il lui fallait, alors, soumettre ses choix aux fameux « trois jours » d'essais au cours desquels le public et très rapidement une commission composée de « connaisseurs » et de conseillers municipaux pouvaient purement et simplement remercier les malheureux chanteurs. Ce qui irritait quelque peu les puristes qui soulignaient, comme Henri Geispitz, « que le fait d'être élu conseiller municipal ne rend pas ipso facto un homme capable de discuter toutes les questions se rattachant à la marche d'un répertoire lyrique ».

Déjà !

2 - André Cabourg/ Paul Ethuin : les années fastes

Après la seconde guerre, les théâtres dans leur grande majorité se rallièrent progressivement à une gestion municipale en principe plus logique pour les intêressés mais aussi plus dépendante à l'égard des politiques, devenus par le biais de leurs subventions les grands dispensateurs de la culture officielle.… ce qui n'a pas changé !

A Rouen où le théâtre avait été détruit, c'est Paul Douai au théâtre-cirque qui assura un intérim et entretint avec passion la tradition du lyrique dans une ville en ruine avec une équipe d'inconditionnels dont Ado Vasseur reste le dernier témoin..

A l'annonce de l'inauguration du nouveau Théâtre des Arts, on pouvait penser raisonnablement voir Douai récolter le fruit de ses efforts. Pourtant, pour des raisons techniques soulevées par une gestion aventureuse pour ne pas dire plus et aussi pour d'autres pas toujours objectives liées à sa personnalité, Paul Douai fut écarté sans ménagement, ce qui causa quelques remous protestataires au moment de l'ouverture de la nouvelle salle.

Symbole très fort du renouveau de la ville, elle fut inaugurée en grande pompe en 1962 avec une série de « Carmen ».

Le théâtre connaîtra alors des années fastes dont André Cabourg, son nouveau directeur fraîchement nommé, sera incontestablement le maître d'oeuvre éclairé.

Connaissant tout à la fois le monde du lyrique et maîtrisant avec un sens de la diplomatie souriante les arcanes de la société rouennaise, Cabourg sut porter la maison à un niveau qui lui vaudra plusieurs années de suite de placer son théâtre au premier rang du palmarès établi par la Réunion des Théâtres Lyriques Municipaux de France.

Avec l'appui inconditionnel de l'adjoint au Beaux-Arts Robert Rambert (son père avait été chef-décorateur de la maison avant-guerre) et s'appuyant sur l'imposante stature artistique de Paul Ethuin, il porta le théâtre à un niveau de réputation dont le point d'orgue fut une somptueuse période wagnérienne qui déplaça les parisiens par cars entiers .

Quand André Cabourg prit sa retraite en 1984, c'est tout naturellement Paul Ethuin qui lui succédera.

Homme de lyrique avant toute chose – on le voyait rarement diriger des concerts – Paul Ethuin s'emploiera à garder son lustre à la maison avec des productions qui privilégieront la voix sur l'esthétique. Ce qui en soi relevait de la logique mais enfermait le Théâtre dans une vision traditionnelle exempte d'audaces.

D'origine modeste, Ethuin avait un rapport très personnel avec l'argent. C'est le seul – nous semble-t-il - qui eut des scrupules à faire valser les deniers qui lui étaient confiés. D'où une période de stricte observance financière qui n'affectera pas outre mesure la qualité des spectacles. Quand Ethuin abandonnera son pupitre en 1989, il laissera une gestion saine mais dans laquelle les provisions nécessaires pour préparer les saisons à venir s'étaient réduites singulièrement. D'où pour ses successeur la nécessité de faire remonter le palier des financements que la ville s'était bien gardée de prévoir. Ce sera l'époque où deux « jeunes loups » vont bousculer les habitudes de la maison et lui donner des couleurs contrastées dont, d'une certaine manière, elle se pare encore.

À suivre, comme on dit, au prochain numéro : « Les jeunes loups »

nos documents :

Henri Geispitz vu par Kendall-Taylor dans son "Espalier normand"

André Cabourg recevant des mains du docteur Rambert les "Arts et lettres" en présence de Jean Lecanuet

(archive et collection privées)

 

 

 

 

 

 

 

 

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Eterio Sinfonico 13/10/2016 20:16

La question se pose de savoir pourquoi les années d'André Cabourg furent "fastes" pour l'Opéra et ses mélomanes et pourquoi ça c'est "grippé" après. Que pouvons-nous en apprendre, de quoi devons-nous nous souvenir? Pour une fois, commençons par la fin : "Quand André Cabourg prit sa retraite en 1984, c'est tout naturellement Paul Ethuin qui lui succédera." En fait, il n'y a la rien de naturel, voir qu'il y a danger de remplacer un directeur artistique par un directeur musical en exercice, donc, occupé à faire travailler les solistes et l'orchestre et n'ayant peut être pas toutes les compétences (et le temps) requises afin de "maîtriser avec un sens de la diplomatie souriante les arcanes de la société rouennaise", ni de budgéter la programmation. Il est possible qu'il eut une certaine synergie dans le partage des taches et une coopération heureuse entre le Politique, le directeur artistique et le directeur musical. Docteur Rambert avait décédé en 1979, André Cabourg pris sa retraite en 1984... Des "trois mousquetaires", ne restait qu'un seul.L'équilibre était rompu.Les parisiens, avec l'ouverture de l'Opéra-Bastille ont vu l'offre lyrique à Paris triplée en volume, ils ont donc cessé de prendre des cars pour venir à Rouen ( qui ne donnait pas non plus la "Tétralogie"). Pendant ce temps, Hugues Gall préparait son rapport sur l'Opéra de Paris, rapport qui sert depuis 1993 de cahier des charges pour cette institution et qui défini des équilibres de sa programmation, équilibres dont André Cabourg avait,lui,naturellement l'intuition,intuition basée sur son envergure intellectuelle et la connaissance parfaite des attentes des mélomanes rouennais dont il était, en quelque sorte, l'incarnation.

Eterio Sinfonico 13/10/2016 01:04

En lisant la seconde partie de votre article, consacré à l'après-guerre, une presqu'une inexactitude a attiré mon attention : vous laissez entendre que "Après la seconde guerre, les théâtres dans leur grande majorité se rallièrent progressivement à une gestion municipale". Or, a ce que je sache, l'Opéra de Rouen n'est rentré sous une régie municipale qu'en 1962, la date d'ouverture du bâtiment actuel. Ce n'est donc pas le contrat de Paul Douai qui n'était pas reconduit, c'est la fameuse "concession d'exploitation" qui avait expiré ! Cela veut dire, de point de vue économique, que Paul Douai avait réussi a faire fonctionner l'opéra à Rouen pendant plus de 15 ans sans aucune subvention publique.Cela veut dire aussi que contrairement aux quelques vingt directeurs qui se seraient succédais à la tète de la maison entre 1882 et 1913. Pour ma part, le commentaire serait : "Chapeau, Maître !" Quand à la nomination d'André Cabourg, fin connaisseur de l'art lyrique et de la musique classique en général, quand le maire d'une ville et son adjoint aux beaux-arts ( à l'époque, les arts étaient encore beaux), le choix entre un très bon directeur de l'Opéra et un excellent directeur de l'Opéra et non pas entre un metteur en scène et un "Trissotin de la musique" fabriqué de toutes pièces par les conseillers en communication... pour tout dire, ce n'est pas forcément une mauvaise chose.

Eterio Sinfonico 09/10/2016 23:32

Que de bons souvenirs à l'évocation de ces beaux opéras !

Donc, de 1882 à 1913, sous le format juridique de la concession d'exploitation ( voulez-vous dire que l'opéra fut rentable un jour ?), et plus particulièrement, l'année 1889, le chef d'orchestre de l'Opéra (directeur musical?) a eu ce programme à dirigé, programme à 100% français ce qui a attiré ma curiosité ( Handel, Vivaldi, Mozart, ainsi que Donizetti, Verdi, Bellini avaient déjà composé leur plus beaux opéras).
Parmi cette programmation française, nous avons 7 "opera seria" et 2 "opera buffa" ou opérette ("Farfadet", d'Adolphe Adam, surtout célèbre pour son ballet "Giselle" et "les noces de Jeannette").
Sur les 7 "opéra seria", nous avons 2 que l'on pourrait considérer comme de la "musique contemporaine", c'est à dire, écrite moins de 10 ans en arrière : Délibes, "Lakmé" (1883) et Lalo, "le roi d'Ys". Pour les œuvres traditionnelles (les réacs de l'époque ;-)), citons 2 opéras de Meyerbeer, "Hugenots" et "Africaine", 2 de Gounod ("Faust" et "Roméo et Juliette"), ainsi que la célébrissime déjà à l'époque, "Carmen" (Bizet étant décédé à l'age de 35 ans, il n' a pas eu le choix entre écrire un autre chef d'oeuvre ou n'en écrire qu'un seul dans sa vie).
C'est le nombre de représentations qui m'étonne : je sais bien qu'il n'y avait pas de télé à l'époque et, il parait que la société n'était pas celle de la consommation... en tout cas elle l'était manifestement dans le domaine de l'opéra : va encore pour les 13 "Carmen" mais les 9 "Hugenots" ou 11 "Farfadet"...
Quelle était la jauge de l'opéra à l'époque ? Combien d'habitants comptait Rouen ? Ou garait-on les calèches ? Vivait-on dans l'ère de la parfaite démocratisation de la culture classique, touchant tous les publics, toutes les CSP ainsi que le "non public" qui avait peut être pour particularité de se presser aux portes de notre vénérable institution?
Le mystère est total, cet article pose plus de questions qu'il n'en délivre de réponses...Attendons la suite.