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Théâtre en Normandie

"Don Juan" : à la recherche de l'adéquation entre le drame et la musique

2 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

"Don Juan" : à la recherche de l'adéquation entre le drame et la musique

Le « Don Giovanni » qui est donné actuellement à Rouen pose une nouvelle fois la question de savoir s'il faut garder les œuvres « dans leur jus » ou au contraire leur donner une nouvelle jeunesse et favoriser des lectures plus proches de notre époque. Le débat n'est pas clos et tant qu'il y aura des créateurs il restera ouvert et ce n'est pas un mal. Malheureusement la réflexion que peut amener une nouvelle approche risque de tourner parfois à un champ d'expérimentation qui joue plus sur l'effet que sur le fond .

Au théâtre la question de ne pose plus. Il a depuis longtemps pris des libertés avec la manière de monter des œuvres dites classiques, depuis très exactement l'époque où Talma, en costume de ville, c'est-à-dire celui de son temps - et ce fut le premier - déchaîna les passions en arrivant en scène en clamide et cothurne pour jouer le « Brutus » de Voltaire.

L'art lyrique s'est donné le temps de la réflexion. L'ère Libermann fut un verrou libérateur qui dépoussiéra sérieusement un répertoire qui somnolait doucement dans la tradition.

Il en a résulté de très bonnes surprises et quelques mésaventures approximatives dont la production de l'opéra de Normandie offre l'exemple.

Les metteurs en scène puisqu'ils sont deux à s'être mis à la tâche – Frédéric Roels et Sergio Simon – se sont ingéniés à trouver une nouvelle visualisation qui passe, d'abord, et c'est une réussite, par un très beau décor qui joue astucieusement sur plusieurs plans et favorise les changements de lieux en restant dans le même cadre. C'est intelligent et l'idée se suffisait grandement à elle-même. Pourquoi, alors, la gâcher avec la présence d'une cabine téléphonique mise à toutes les sauces et qui n'apporte vraiment rien au déroulement logique, celui de Da Ponte, de l'action. Ce n'est pas le seul anachronisme de ce spectacle dans lequel les costumes jouent sur tous les tableaux sans trouver une esthétique cohérente. On est moderne ou on ne l'est pas. Ou on reste dans l'esprit de l'ouvrage ou on lui donne une autre tonalité mais il faut être très fort pour jouer sur les deux tableaux sans dénaturer l'un et l'autre.

Cela dit on passerait volontiers sur cet hétéroclisme d'intentions si les voix ne relevaient pas de la même constatation. Si David Bizic est un Don Juan satisfaisant sans faire valoir pourtant une véritable sensualité vocale, il en va de même pour le Leporello de Jean Teitgen solide et efficace. Par contre le charmant Marcel d'Entremont campe un Ottavio bien fade vocalement et scéniquement et n'a pas la rondeur séduisante ni la couleur que réclame son emploi. Un défaut qui peut être mis également au compte de Birgitte Christensen dont le timbre fatigué et les approximations de style enlèvent toute séduction au chant- mozartien et aussi à Anna Gravelus dont les fureurs relèvent surtout de l'agitation et non pas de l'ampleur dramatique que requiert le rôle. Par contre Laura Nicorescu est une délicieuse Zerlina dont la grâce vocale ne perdrait rien à prendre un peu de volume. Par sa beauté, sa jeunesse et la qualité de son chant, elle sauve la distribution tout comme Patrick Bolleire dans le rôle plus épisodique mais déterminant du Commandeur.

En réalité, ce manque de cohérence se ressent automatiquement dans les ensembles où chacun tente de tirer son épingle du jeu sans trop s'occuper de celui des autres alors que Leo Hussain tient l'orchestre de l'Opéra dans une belle cohésion et s'emploie à faire passer le souffle d'un lyrisme lumineux, aérien et d'une élégance parfaite de l'univers mozartien.

Quant à la mise en scène, elle se résume à une mise en espace assez molle dans laquelle les personnages s'agitent, un peu, et s'ennuient beaucoup sauf quand ils viennent offrir leur air au public comme pour un concours.

En fait, il faudrait à ce spectacle une véritable direction d'acteurs et une réflexion sur la tenue dramatique de l'oeuvre. Don Juan n'est pas un compulsif sexuel mais un personnage qui est confronté à la recherche de lui-même et donc à sa solitude. Elle le poussera à affronter ses propres fantasmes et non pas à une cohorte de « morts-vivants » grand-guignolesque.

Mais tout compte fait, quelle importante pourrait avoir cette cabine téléphonique sur laquelle le père d'Anna vient se fracasser le crâne et où Don Juan tente de sauter Zerlina ou que Masetto fasse une entrée en vespa digne d'un Vitelloni... ce serait de l'anecdote.

Plutôt que de s'attarder sur des effets qui ne restent que des tentatives plus ou moins réussies, les metteurs en scène, qu'ils soient de Rouen ou d'ailleurs, devraient s'employer à mettre en adéquation la consistance dramatique des personnages et la musique qui les porte.

Il faut rendre à l'opéra cette capacité de réflexion et cette intériorité intellectuelle qui lui ont longtemps manqué....

Son vrai rajeunissement, c'est par la tête qu'il doit passer !

Notre photo (de Frédéric Camuccini): Laura Nicorescu, une Zerlina ravissante et très en voix

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