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Théâtre en Normandie

« Art et déchirure » : ouvrir les portes de l'enfermement

9 Mars 2016 , Rédigé par François Vicaire

« Art et déchirure » : ouvrir les portes de l'enfermement

« Art et déchirure » existe depuis 1988. C'est un beau titre pour une opération remarquable, unique en son genre et qui, en dépit de son âge respectable, se développe et continue de marquer d'une manière très forte la volonté de démarginaliser les personnes souffrant, à des degrés divers, de maladies mentales.

Un domaine qui reste toujours très flou aux yeux du grand public et qui garde une sorte de connotation inquiétante, mal comprise et objet souvent, sinon de rejet, du moins de méfiance.

« Art et Déchirure » s'est donné en quelque sorte la mission d'ouvrir les portes de cet enfermement qui peut prendre des formes plus ou moins importantes.

Ce n'était pas évident au départ que de mettre en avant et de dégager des capacités artistiques enfouies dans des confusions plus ou moins importantes.

Ce sont Joël Delaunay et José Sagit qui se sont attelés avec passion à cette tâche et l'ont développée en lui donnant un ton profondément original.

A force de côtoyer, en effet, des malades en difficultés, certaines occasionnelles pour d'autres carrément engagées dans un processus d'errements irréversibles, ils en sont venus, en s'appuyant sur les équipes du Centre Hospitalier de Saint-Etienne du Rouvray, à développer une conception basée sur les ressources artistiques que chaque être porte en soi et qui peuvent devenir génératrices d'évasion et pourquoi pas d'amélioration en constituant des étapes vers d'éventuelles guérisons .

A vrai dire, sa conception n'était pas nouvelle mais le duo Delaunay-Sagit lui a donné une existence tangible et les possibilités d'afficher à travers des œuvres réalisées en milieu hospitalier, ce que peut révéler, contre toute attente, les qualités éblouissantes de l'insondable.

Les arts en général, le théâtre, l'expression orale, la danse mais aussi et surtout les arts plastiques peuvent être de grands libérateurs surtout si, à travers des expositions et des présentations, elles peuvent recevoir l'approbation du public.

Bien sûr avec les années, le principe s'est étoffé et avec lui les programmations. Le théâtre tient une place importante dans ce domaine et cette année il n'y a pas moins de dix lieux qui s'y consacrent avec, en premier, une participation particulière du Centre Dramatique National qui a engagé un partenariat important avec le Rexy, la Foudre et les Deux-Rives. La Chapelle Saint-Louis, la salle Louis-Jouvet, l'Espace Culturel François-Mitterrand, la Maison de l'Université, l'Atelier 231 et « Le Siroco » à Saint-Romain de Colbosc constituent les étapes d'une série de spectacles se rattachant parfois avec certains des comédiens amateurs concernés directement par leur mal-être ou des compagnies qui tracent sur des modes, allant de la comédie au drame, des itinéraires compliqués, conflictuels ou plus simplement douloureux. De ces « réalités parallèles » encombrées par la solitude, l'enfermement, ou la névrose, naissent des attentes, des aspirations et des nécessités d'expression qui s'affirment dans les propositions que met en lumière « Art et déchirure ».

De « Mon Amour fou » d'Elsa Granat et Roxane Kasperski au « Jour de pluie » avec les comédiens de l'hôpital de jour de Saint-Etienne du Rouvray ou « Rendez-vous gare de l'Est » de Guillaume Vincent en passant par « Bruits de couloirs » qui est une immersion quasi documentaire dans le monde de la psychiatrie ou « Julia » une relecture de la « Mademoiselle Julie » de Strindberg jusqu'à « Le sorelle Macaluso » d'Emma Dante qui est une habituée du festival, la programmation avec une grande pudeur, beaucoup de tendresse mais aussi une violence qui s'expose sans fard, traite du problème de la maladie mentale et de ses corollaires.

Les surprenantes beautés des expositions

Mais c'est dans les expositions que l'on approche au plus près des surprenantes beautés du travail réalisées par les malades et par ceux qui ont pris pour champs d'exploration les mécanisme psychiques, physiques et sociaux des malades. Confrontés à leur propre solitude et à des mécanismes d'enfermement, ils ont l'occasion grâce au festival de se donner les moyens de s'exprimer, de sortir en quelque sorte d'eux-mêmes. A travers des œuvres qui peuvent être curieuses, compliquées, torturées mais toutes empreintes d'une « beauté différente » qui fait tout le prix de cet étonnant panorama, on va pouvoir les admirer et réfléchir à la Halle aux Toiles, à la chapelle Saint-Julien et à la galerie MAM chez « UBI ».

D'ailleurs, ce qui depuis des années était une opération occasionnelle va très bientôt être prolongée durablement puisque Jean-Yves Autret, directeur du Centre Hospitalier de Saint-Etienne du Rouvray, va mettre à la disposition de Joël Delaunay et de José Sagit un pavillon désaffecté de son établissement pour en faire un centre d'exposition permanente.

Une manière, précise-t-il, d'oeuvrer à « la dé-stigmatisation de la maladie mentale et au développement de liens entre patients, professionnels et citoyens ».

Un lien que « Art et déchirure » tissent patiemment depuis des années et qui permet de dépasser le seul cadre thérapeutique pour accéder à cette notion qui s'appelle la liberté de l'esprit de quelque manière qu'elle s'exprime.

Du 9 au 20 mars – Le programme sur www.art.et.dechirure.over-blog.com

Notre photo (Carmine Maringola) : « le sorelle Macaluso

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